La 40e édition du Printemps des comédiens s'est ouverte au Domaine d'O à Montpellier vendredi avec deux claques assénées coup sur coup par Wajdi Mouawad, d'abord en personne puis par le truchement de Krzysztof Warlikowski. "Si le livre que nous lisons ne nous réveille pas d'un coup de poing sur le crâne, à quoi bon le lire ?", s'interrogeait Franz Kafka. La question vaut sans doute aussi pour le théâtre, et l'écriture qui le présuppose. Wajdi Mouawad a une réponse, sa réponse, et il l'a livrée vendredi en ouverture de la 40e édition du Printemps des comédiens, à Montpellier. Europa. Une paire de claques.
Première claque : L'ombre en soi qui écrit
Le premier coup, il l'assène lui-même, dans le décor du coup suivant : une salle de classe désertée, où résistent quelques tables et chaises, bordée à cour d'un couloir grillagé et équipée au fond d'un très grand tableau noir (vert) qui bientôt accueillera les gros plans de sa réflexion. Seul en scène, le dramaturge, metteur en scène, écrivain et poète libano-québécois donne L'ombre en soi qui écrit, la leçon inaugurale des "Verbes de l'écriture", le cycle de conférences performées qu'il a donné au Collège de France en 2025.
Ouvrant ses propos par la parabole du trou noir qu'il bouchera une quarantaine de minutes plus tard, alors que nos bouches, elles, resteront ouvertes sur un vertige qu'elles n'avaient pas prévu, Wajdi Mouawad y remonte à la source de sa nécessité, du choix qu'il fit du "vrai" plutôt que du "réel" pour survivre, évoque sans les opposer Platon et Genet, reprend de ce dernier la volonté d'enflammer plus que d'enseigner, circule entre la mémoire collective, européenne, et le souvenir intime, libanais… C'est passionnant, bouleversant, innervé de drôlerie et de poésie et mieux que joué, mieux que senti : ressenti et incarné. Littérairement. Littéralement.
"Du feu qu'il faut mettre il faudra reparler, comme il faudra bien reparler du sang", a-t-il prévenu assez tôt. Dont acte au final : une infirmière le rejoint sur scène pour lui faire, devant une salle dont le même silence se tait, une prise de sang. Sang dont il se barbouille ensuite la chemise et le visage. "Rendre visible le sang et que, pour une fois, ce ne soit pas à cause d'un massacre. Mais une forme d'utopie, un rêve, un don, acte de poésie. Aimer est aujourd'hui le geste le plus révolutionnaire qui soit…" Quelle claque ! Le public est debout. KO mais debout.
Deuxième claque : Europa, généalogie de la violence
Après l'entracte, Wajdi Mouawad n'est plus présent mais il est partout. Le metteur en scène polonais Krzysztof Warlikowski s'est en effet emparé du Serment d'Europe que le premier a créé il y a tout juste un an au (et pour le) théâtre antique d'Épidaure, et l'a adapté à son art tourmenté, clinique et cinglant. Europa donc. Retour dans la salle de classe, espace sanctuarisé selon certains, indifférent sans doute, édifiant assurément, de paroles par essence.
Assia Fadiagha, une enquêtrice de l'ONU montée sur ses ergots de douze centimètres à semelles rouge sang, a couru le monde pour mettre la main sur une très vieille dame nommée Europe. Soixante-quinze ans plus tôt, alors qu'elle était âgée de huit ans, elle a été le témoin d'un atroce massacre perpétré dans une vallée de l'Hafezstan (ne cherchez pas ce pays sur la carte, Wajdi Mouawad l'a inventé mais tout ce qui s'y est déroulé est vrai). Ce crime contre l'humanité a été commis par les siens et sans le vouloir, sans le comprendre, la fillette qu'elle était y a pris part. Aujourd'hui elle refuse de parler. Enfin, elle accepte à condition qu'on lui retrouve ses trois filles.
La narration morcelée, à la chronologie volontairement éparpillée façon puzzle, d'Europa nous les a fait découvrir dans leur monde respectif. Il y a Megara, la Grecque, la sismologue opérant sur le théâtre d'Hérode Atticus qui a les pieds sur terre et a échoué plusieurs fois à donner la vie. Il y a aussi Jovette, la Canadienne, la branchée qui se regarde beaucoup mais se verrait bien, et pourquoi, être utile. Et il y a enfin Wediaa, l'Ababe, la mère aimante, indéfectible, dont le fils Zacharie passe aux assises pour avoir violé, assassiné et dévoré sa fiancée, mais qui refuse de s'exprimer à la barre. Aucune d'elles, ni Megara, ni Jovette, ni Wediaa, ne se savait la fille de la vieille Europe. Elles se découvrent son héritière. Mais qu'est-ce que cela signifie ?
L'antiquité revêche va parler à l'autoritaire onusienne et à celles qui donc se découvrent de son sang. Et du sang, elle en a sur les mains, et pire : plein sa mémoire, et ça se transmet, la mémoire, comme un patrimoine génétique, c'est un patrimoine génocide. C'est elle, fillette, qui a dénoncé la présence des 18 enfants que des chiens alertés ont déchiquetés, dévorés. "N'oublie jamais la joie que tu as éprouvée aujourd'hui à voir les tiens massacrer des enfants, des femmes et des hommes qui ne pouvaient pas se défendre", lui a dit un des bourreaux. Elle n'a pas oublié, et ça l'a tuée, et c'est en morte qu'elle a vécu, qu'elle a porté son malheur… et l'a transmis. À son corps défendant ? À son corps enfantant… Gène récessif ? C'est son petit-fils Zacharie qui honore sa généalogie du crime. "Je ne suis pas ton miroir, tu m'entends ? Je suis ton reflet", crache-t-il au visage de sa mère Wediaa.
Allégorie cauchemardesque
Europa est une pièce mal aimable. Évidemment. "Un coup de poing sur le crâne", souvenez-vous. Le texte de Wajdi Mouawad est puissant, noir, violent, parfois limite insoutenable de précision, parfois éclairé d'un humour désespéré, électrisé de colère, miné de punchlines à fragmentation à l'usage de notre monde en flammes et en larmes. Krzysztof Warlikowski y ajoute sa manière sulfureuse de brutalité esthétique, fracassant l'espace et le temps et proclamant par ce refus de la continuité, l'actualité de l'histoire, et par cet éparpillement la permanence de ses motifs. Cette Europe, c'est la nôtre, mythologique, géographique, ontologique…
S'appuyant sur la musique de Paweł Mykietyn et sur la vidéo de Kamil Polak (toujours projetée sur le grand tableau noir), le Polonais travaille également tout un vocabulaire cinématographique, gros plans, plans de coupe, contrechamps, images mentales… Il ajoute aussi une vision récurrente, peut-être même par trop insistante, à l'écran comme au plateau, d'une fillette dégingandée : elle tremble, elle gesticule, elle se cache, elle rampe, elle titube, elle convulse… Le comédien filiforme qui l'incarne porte un masque impassible qui lui confère la physionomie malaisante d'une poupée sexuelle. Elle est le traumatisme originel, l'allégorie cauchemardesque. Ici le mal est fée, et il circule dans les méandres de la mémoire et de l'histoire, de génération en génération.
"Celui qui ne connaît pas l'histoire est condamné à la revivre". La vieille Europe va tout raconter, et plus encore que souhaité, et pire encore que craint, il faut écouter. Il faut accepter de prendre une claque. Elle réveille.



