Daniel Auteuil : « La Troisième Nuit », un miroir de la barbarie pour aujourd'hui
Daniel Auteuil : « La Troisième Nuit », miroir de la barbarie

Daniel Auteuil : « En parlant de cette barbarie, j’essaie d’en faire un miroir pour aujourd’hui »

Dimanche soir au Festival de Cannes, Daniel Auteuil a présenté « La Troisième Nuit » dans la section Cannes Première. Un film qu’il réalise et dans lequel il incarne l’abbé Glasberg, un Juste ayant permis de sauver 108 enfants juifs d’une rafle, en 1942. Rencontre.

Un retour à Cannes avec un film historique

Deux ans après avoir présenté « Le Fil » en séance spéciale, Daniel Auteuil revient à Cannes avec « La Troisième Nuit », un long-métrage qui raconte l’histoire vraie d’hommes et de femmes ayant tout fait pour empêcher le gouvernement de Vichy de déporter des juifs étrangers en août 1942, après une rafle massive. Daniel Auteuil incarne l’abbé Alexandre Glasberg, tandis qu’Antoine Reinartz joue Gilbert Lesage, un fonctionnaire du service social des étrangers réquisitionné pour statuer sur le sort de ces hommes, femmes et enfants. Antoine Reinartz, brillant dans « 120 battements par minute » et « Anatomie d’une chute », est également à l’affiche de « L’Abandon », long-métrage sur la tragique destinée de Samuel Paty. Il est impeccable dans le rôle, tout en justesse et en tourments dans le regard.

Dimanche soir, Daniel Auteuil a été acclamé dès son entrée pour la projection au Théâtre Debussy. Les applaudissements n’avaient pas faibli à la sortie. Lui s’était de toute manière avancé avec une certitude : « J’ai fait un film honnête. Donc en vérité, j’étais plus impatient qu’inquiet à l’idée de le montrer. »

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La genèse du projet

Comment avez-vous découvert le destin de cet abbé et pourquoi avez-vous décidé d’en faire un film ? L’historienne Valérie Porteret a travaillé plus de 30 ans sur le sujet. Puis un projet de scénario m’a été apporté par le producteur, qui avait vu « Le Fil » à Cannes. Je suis un enfant de l’Après-guerre, une période où les histoires de la Shoah, des camps, ont été assez étouffées par les gouvernements. Les survivants, eux, éprouvaient la culpabilité d’avoir échappé à l’horreur. Il a fallu que je sois adolescent pour découvrir tout ça. J’étais vraiment choqué que des humains puissent faire ça à d’autres humains.

Un miroir pour aujourd'hui

Une critique sortie après la projection affirme : « S’il y a un sujet qui ne s’éteindra jamais au cinéma, c’est celui de la barbarie nazie ». Êtes-vous d’accord avec cela ? C’est toujours important de continuer, à partir du moment où il y a des gens qui disent que ça n’a pas existé, ou que l’on banalise tout ça. On dit qu’il y a un regain de l’antisémitisme. Mais il me semble qu’il n’a jamais disparu. En parlant de cette barbarie, j’essaie d’en faire un miroir pour aujourd’hui. Les migrants ne meurent pas dans les camps, mais ils meurent sur les bateaux.

Incarner l'abbé Glasberg

L’abbé Glasberg et le fonctionnaire ont été reconnus Juste parmi les nations. Comment avez-vous souhaité l’incarner ? Lui et le fonctionnaire qui les aidaient étaient comme Monsieur Jourdain, qui faisait de la prose sans le savoir. Ils ne pensaient pas à devenir des héros, tout comme les résistants. Glasberg, c’était un juif qui s’est converti à la religion catholique. Il a fui les pogroms en Ukraine, donc, il était plus informé que les gens en France. En ayant traversé l’Europe comme ça, il sait qu’il y a les camps, qu’on extermine tout ça. Il agit en toute conscience, en toute honnêteté, et sans avoir le sentiment de faire des choses extraordinaires.

Le choix d'Antoine Reinartz

Antoine Reinartz s’est vite imposé dans votre esprit pour l’autre rôle clé ? Oui. Avant d’incarner Samuel Paty dans « L’Abandon », il pouvait jouer des salauds, des choses comme ça. Pour moi, avec ses yeux clairs, il incarnait cette loyauté, une forme de candeur, d’innocence et de détermination. Il fallait que ce soit un homme jeune pour faire ça, aussi.

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Un contraste de rythme

Votre film avance à deux vitesses. Très formel et lent au départ, intense dans sa deuxième partie. Ce contraste était important pour vous ? Oui, il y a d’abord un filmage plus classique. Ensuite, je voulais donner l’impression qu’on était avec ces gens qui allaient être déportés, au plus près. Je ne voulais pas montrer les choses comme on les avait déjà vues, c’était une gageure. Je me suis aperçu d’une chose en travaillant sur le scénario, c’est qu’au fond, plus j’enlevais d’explications, plus ça devenait clair. Je laissais des espaces aux spectateurs, me semble-t-il, pour comprendre et ressentir par eux-mêmes.

30 ans après le Prix d'interprétation

Il y a 30 ans, il remportait le prix d’interprétation masculine à Cannes : « À partir de là, tu es plus détendu… » Avant de quitter Daniel Auteuil, on lui a demandé ce que lui évoquait le fait d’être à Cannes 30 ans après y avoir décroché le Prix d’interprétation masculine, ex æquo avec Pascal Duquenne, comédien trisomique qui partageait la vedette avec lui dans « Le Huitième Jour », de Jaco Van Dormael. « Ah c’est vrai, ça fait trente ans ? », commence-t-il par lâcher, sincèrement surpris. « À partir de là, tu es plus détendu. Tu sais que tu as eu le diplôme », sourit-il. « Tu peux revenir à Cannes sans forcément courir après quelque chose. Aujourd’hui, j’ai toujours la même énergie, le même désir de faire ce métier. J’en veux toujours plus et je ne souhaite pas décevoir. Mais je sens que tout ça vient avec moins de fièvre. »

Une aventure extraordinaire

Au-delà de son triomphe lors de la 49e édition du Festival, Daniel Auteuil conserve des souvenirs forts du tournage du « Huitième jour » et des moments qui ont suivi Cannes. « C’était une aventure extraordinaire, magnifique. Pascal (Duquenne), je l’ai vu régulièrement par la suite. Il avait la particularité d’être un très grand acteur, il exprimait très bien les choses. Pour moi, c’était une sorte de Brando. J’ai aussi gardé une relation amicale avec Jaco (Van Dormael). Quand on est rentrés en Belgique, où je vivais à l’époque, j’avais l’impression d’être dans un album de Tintin, avec tous les gens qui étaient là pour nous acclamer. »

Dimanche, pour l’avant-première de « La Troisième Nuit », le comédien-réalisateur a savouré le moment. À 76 ans, il semble encore apprendre à le faire. « Je me suis aperçu que je suis quelqu’un qui, au fond, ne vit jamais l’instant présent. Ma mère me disait toujours que je n’en profitais pas. C’est après-coup que je me rends compte d’avoir vécu telle ou telle chose. Hier (dimanche), je me suis efforcé de profiter de la projection. »