Palme d'or : « Notre Salut » d'Emmanuel Marre
Hilarante, visqueuse, glaçante, mais non dénuée d'émotion, cette chronique au long cours d'un petit Rastignac pétainiste dans les arcanes du régime de Vichy est à la fois la tragédie d'un homme aliéné par ses mauvais choix et la victime chimiquement pure d'une nébuleuse de facteurs hétéroclites (climat politique, climat tout court) qui le pousse vers l'abîme. Vainqueur aux points au terme d'un consensus démocratique serré au sein de la rédaction, le deuxième film d'Emmanuel Marre serait une Palme d'autant plus délectable à l'aune de la « bardelisation » des esprits.
Grand prix : « Paper Tiger » de James Gray
James Gray est venu six fois à Cannes et jusqu'ici aucun de ses films n'a été primé. Au-delà de notre désir de corriger cette injustice, « Paper Tiger » nous est apparu comme le film le plus tenu et superbement mis en scène de cette sélection. Le réalisateur de « la Nuit nous appartient » y affine son art du polar mélancolique en assumant comme jamais sa part autobiographique pour une puissance émotionnelle décuplée. Peut-être pas une Palme mais la précieuse épure d'un cinéaste souverain.
Prix du jury : « L'Inconnue » d'Arthur Harari
Avec son postulat kafkaïen (un homme se réveille dans le corps d'une autre), son écheveau narratif et sa bizarrerie travaillée au laser (visage et corps subrepticement retaillés de Léa Seydoux et Niels Schneider), le film d'Arthur Harari creuse un sillon fantastique inédit, sans recourir à la moindre ostentation et où la peur naît de l'indicible et du vide. Un candidat naturel à un prix qui récompense généralement l'audace et la créativité.
Prix de la mise en scène : « Hope » de Nah Hong-jin
50 % de la rédaction lui aurait bien décerné une Palme, mais en termes de pure mise en scène, le blockbuster monstre de Nah Hong-jin a mis tout le monde d'accord. Sa virtuosité quasi surnaturelle, sa faim d'images inextinguible (les principaux fétiches de la pop culture américaine y sont happés et réinventés), son art du contre-pied permanent permet à « Hope » de repousser toutes les limites du cinéma d'action.
Prix du scénario : Javier Ambrossi et Javier Calvo pour « la Bola Negra »
Question générosité et ampleur romanesques, on n'a pas trouvé mieux que le second long-métrage des réalisateurs de la série « La mesias » qui délire une pièce d'Alberto Conejero, « la Piedra Obscura », autour d'une œuvre inachevée de Federico Garcia Lorca en fresque folle, picaresque, éclatée sur trois époques. Si la mise en scène manque du souffle qui en aurait fait un grand film, le brio avec lequel s'entremêlent les temporalités, les personnages et les grandes lignes du récit - l'homosexualité sous le fascisme, l'art en temps de guerre, le déni du passé franquiste en Espagne - forcent l'admiration.
Prix d'interprétation féminine : Virginie Efira et Tao Okamoto dans « Soudain »
Un prix démocratiquement mûri. Une moitié d'entre nous aurait volontiers imité le jury présidé par Steven Spielberg en 2013 quand il décerna une Palme d'or à trois têtes pour « la vie d'Adèle » (Abdellatif Kechiche, Léa Seydoux et Adèle Exarchopoulos), en palmant le réalisateur Ryusuke Hamaguchi et ses deux comédiennes. Faute de consensus autour du film, reste ses miraculeuses duettistes : Virginie Efira, directrice d'Ehpad, et Tao Okamoto, metteure en scène atteinte d'un cancer, dont le lien profond qui se noue entre elle nous a autant retournés que leur numéro d'équilibriste, entre réunions thérapeutiques, cours magistraux sur « l'humanitude » (sic) et conversations entremêlant le français et le japonais.
Prix d'interprétation masculine : Niels Schneider dans « L'Inconnue »
Bien sûr, il y a Javier Bardem, monumental en metteur en scène tyrannique et père conciliant dans « l'Etre aimé » de Rodrigo Sorogoyen, mais il a déjà eu le prix en 2010 pour « Biutiful ». A l'opposé de ce mâle alpha, Niels Schneider, en photographe victime de métempsychose, dont le corps, après avoir couché avec Léa Seydoux, est investi par son âme, fait du rôle le plus casse-gueule de la sélection un sommet de mal-être et de trouble queer. Maigreur christique (il a perdu plus de 20 kilos) et regard noir, il dégage un mélange étrange de douceur féminine et d'angoisse kafkaïenne qui n'a pas fini de nous hanter.



