Allah n'est pas obligé : l'adaptation cinématographique d'un roman culte
Il raconte son histoire sans aucune retenue ! « J'ai quatre dictionnaires pour me débrouiller et expliquer les gros mots qui sortent de ma petite bouche. » C'est ainsi que s'exprime Birahima, un garçon de douze ans qui narre sa « vie de merde de damné ». Devenu orphelin, il est contraint de quitter son village natal en Guinée pour se rendre au Liberia, où l'attend sa tante. Il est accompagné d'un « grand quelqu'un », un « multiplicateur de billets » – et de gris-gris, car ce Yacouba est également marabout.
La descente aux enfers d'un enfant dans la guerre civile
Mais durant leur périple, ils tombent dans le piège de la guerre civile qui ravage le pays, ainsi que la Sierra Leone voisine. À ce moment, tout bascule. Cet enfant « sans peur ni reproche » n'a d'autre choix que d'intégrer la bande armée du Colonel Papa, au service d'un des clans qui se partagent le Liberia durant ces années 1990. Kalachnikov au poing, Birahima devient enfant-soldat, « le personnage le plus célèbre de cette fin du XXe siècle », écrivait Ahmadou Kourouma (1927-2003), auteur d'Allah n'est pas obligé (Seuil), quatrième roman de l'écrivain ivoirien, lauréat du Prix Renaudot et du Goncourt des lycéens en 2000.
« Quand j'ai découvert Kourouma, j'ai reçu une claque », confie Sébastien Onomo, producteur du film. Ce livre revient aujourd'hui sur les écrans sous la forme d'un formidable film d'animation. C'est en 2008, alors qu'il était étudiant en lettres à la Sorbonne, que son producteur, Sébastien Onomo (à qui l'on doit également Funan et le biopic Fanon) a découvert cette œuvre, « avec tant d'auteurs africains absents de mon cursus classique. J'ai reçu une claque, à la fois pour la dextérité de Kourouma à travailler la langue, mais aussi parce que, étant d'origine camerounaise, coule dans mes veines l'histoire du continent africain, gangrenée notamment par le fléau des enfants-soldats. »
Une immersion authentique au cœur du Liberia
Il acquiert les droits du livre en 2016, et trouve en Zaven Najjar – rencontré sur le film de Sepideh Farsi La Sirène – le réalisateur idéal pour ce film d'animation. Ce dernier, franco-syrien, dont la famille d'origine arménienne vivait au Liban, est né et a grandi en France mais, grâce aux récits de ses cousins de Beyrouth, Najjar comprend ce que signifie la guerre et, à son tour, il est profondément bouleversé par le roman de Kourouma.
Pour développer son travail, il se rend au Liberia à deux reprises et son immersion, carnet de dessins à la main, auprès d'anciens combattants, confère sans doute sa véracité à ce film qui nous parle avec une grande sensibilité de la guerre, de l'extractivisme qui la justifie si souvent, et des populations qui en sont otages, notamment les enfants.
La beauté des images et la puissance du scénario
Il faut surtout souligner la beauté des images et la prouesse du duo de scénaristes – Zaven Najjar et Karine Winczura –, qui a su préserver la vigueur de la langue de Kourouma – elle-même inspirée de celle de Ken Saro-Wiwa, l'auteur nigérian de Sozaboy. Pour porter cette parole, la voix du jeune rappeur ivoirien prodige, SK 07, dans le rôle principal, entouré de Thomas Ngijol (Yacouba) et de nombreux autres comédiens, constitue une réussite totale.
On n'oubliera pas Birahima, parce que son destin éclaire à la fois l'Histoire (plus de 50 000 enfants-soldats ont été enrôlés dans cette guerre) et l'actualité (plus de 250 000 enfants-soldats dans le monde sont activement engagés dans des conflits armés), mais aussi par l'émotion que transmettent la littérature et le cinéma. Sans oublier, entre ces deux genres, la bande dessinée (Dupuis), publiée dans la foulée.
Une question fondamentale sur l'humanité
« Allah n'est pas obligé », mais de quoi au juste ? « d'être juste en toutes ses choses ici-bas », conclut, bien placé pour le savoir, l'enfant-soldat dont le destin pose la question fondamentale : comment en vient-on à perdre son humanité ?
En salle le 4 mars, « Allah n'est pas obligé » a nécessité dix ans de travail, avec l'interruption due au Covid, pour arriver sur les écrans, éclatant de couleurs, pas seulement de coups de feu. Les voix des interprètes, la musique, les détails des visages, des costumes, tout est présent pour restituer au plus près l'aventure poignante de cet enfant-soldat malgré lui, entouré de recrues de son âge embrigadées dans la guerre. L'une des réussites majeures de ce film réside dans cet équilibre constant entre la fraîcheur de l'enfance et la violence du contexte. Grâce à la beauté des paysages traversés, la douceur et la tendresse qui surnagent au milieu de l'horreur, ce film peut être visionné à partir de l'âge de son héros et sans limite par la suite.



