Le documentaire '2+2=5' de Raoul Peck : une manipulation orwellienne dénoncée
'2+2=5' de Raoul Peck : une manipulation orwellienne

Le documentaire '2+2=5' de Raoul Peck : une manipulation orwellienne dénoncée

Le phénomène cinématographique du moment, 2+2=5, documentaire de Raoul Peck, fait l'objet d'un véritable emballement médiatique. Toute la presse bien-pensante s'est emparée de l'œuvre pour crier au chef-d'œuvre, mais une analyse plus approfondie révèle une manipulation inquiétante de la pensée de George Orwell.

Un patchwork anxiogène de citations et d'images

Le documentaire se présente comme un tissu de citations de George Orwell plaquées sur des images d'actualité. L'effet est délibérément anxiogène et flippant, avec un message coup de poing : réveillez-vous, nous sommes dans 1984 ! Orwell aurait tout vu venir selon cette vision. Pourtant, le problème fondamental réside dans le fait que cette interprétation constitue un pur mensonge et une manipulation grossière.

Ce qui est véritablement orwellien, ce n'est pas notre époque, mais bien le documentaire de Raoul Peck lui-même. L'œuvre utilise exactement les mêmes ficelles que certains médias sensationnalistes : on amalgame, on raccourcit, on effraie. Comme au journal télévisé, mais du côté supposé du "bien".

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L'oubli flagrant du véritable 1984

Dans 1984, le régime réécrit l'Histoire en permanence en jetant au feu les actualités qui ne correspondent plus à sa vérité du moment. Winston, le héros du roman, est chargé de cette basse besogne. Les brasiers où sont envoyées les coupures de presse s'appellent poétiquement "des trous de mémoire".

Le documentaire de Raoul Peck représente précisément un énorme trou de mémoire. Il semble avoir tout simplement oublié 1984, le roman d'Orwell. La question se pose : le réalisateur l'a-t-il réellement lu ? Ne surnagent dans 2+2=5 que des slogans qui pourraient être collés à n'importe quelle actualité.

Pour mémoire, dans 1984, Orwell décrit une société cauchemardesque fondée sur :

  • La peur et la violence systématique
  • Le mensonge institutionnalisé
  • La guerre permanente
  • La pénurie généralisée

Trois empires, tous trois fondés sur ces principes totalitaires, se partagent le monde et se font la guerre en continu. Rien, absolument rien dans notre présent, ne correspond à cette description apocalyptique.

La réalité contemporaine : loin de la dystopie orwellienne

Ce qui est remarquable avec Orwell, c'est qu'il s'est justement à ce point trompé dans ses anticipations. Heureusement pour nous, le stalinisme ne s'est pas répandu sur le globe et n'a même pas survécu à Staline. Les empires ont fait long feu, laissant place aux États-nations.

Comme le démontre Steven Pinker et de nombreux chercheurs :

  1. Jamais le monde n'a été aussi pacifique
  2. Jamais il n'y a eu si peu de violence sur la planète
  3. Jamais l'humanité n'a été aussi riche
  4. Le niveau de vie moyen s'est considérablement élevé partout
  5. L'espérance de vie des Africains n'a jamais été aussi élevée

Les victimes du stalinisme se retourneraient dans leur tombe en voyant 2+2=5. Elles auraient certainement préféré vivre à notre époque si peu "orwellienne". La grande force d'Orwell, son succès incontestable, réside justement dans le fait qu'il n'est pas d'actualité. En mobilisant les esprits contre l'horreur qu'il décrivait, il aura contribué à ce qu'elle n'advienne pas.

Le raccourci dangereux des amalgames

Le documentaire s'appuie sur une série d'amalgames problématiques :

  • Trump ment donc nous serions dans 1984
  • Les GAFAM nous surveillent donc nous serions dans 1984
  • Il y a la guerre en Ukraine et à Gaza donc nous serions dans 1984

C'est là que l'on verse dans le grand raccourci et l'immense amalgame. De même qu'une hirondelle ne fait pas le printemps, un dictateur ne fait pas Big Brother et un illibéralisme ne fait pas 1984. Tout ce qui ne va pas dans le monde n'est pas automatiquement orwellien.

Notre monde est-il huxlien plutôt qu'orwellien ?

Si notre monde n'est pas orwellien, que peut-il bien être ? Raoul Peck reconnaît lui-même ne rien connaître à la science-fiction. Ainsi ignore-t-il probablement Le Meilleur des Mondes d'Aldous Huxley, l'autre immense dystopie du XXe siècle.

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Le Meilleur des Mondes est l'antithèse de 1984 :

  • Alors que 1984 est fondé sur le bâton (la contrainte)
  • Le Meilleur des Mondes est fondé sur la carotte (la séduction)

Notre monde a clairement choisi la carotte. Même les dictatures ont évolué dans ce sens. La Chine de Xi Jinping, aussi problématique soit-elle, reste préférable à celle de Mao. À de rares exceptions (Corée du Nord, Érythrée), le reste du globe est huxlien plutôt qu'orwellien.

Les GAFAM : huxliens, pas orwelliens

Les GAFAM sont huxliens, pas orwelliens. Shoshana Zuboff appelle les Big Tech "Big Other" par référence à Big Brother, mais leur logique est à 100% huxlienne. Facebook ne nous extorque pas nos données personnelles, nous les lui donnons en échange de services que nous adorons. Facebook n'est pas un dictateur, mais une compagnie privée avec un agenda économique de marché.

Trump fait dériver l'Amérique vers des tendances autoritaires, mais il a été élu et la Cour suprême a annulé ses principales mesures. Les États-Unis restent une démocratie. Trump est un clown, un pitre qui fait le show en permanence : c'est la société huxlienne du spectacle, pas la terreur orwellienne.

Le populisme de gauche et ses dangers

Si nous étions vraiment dans 1984, il n'y aurait tout simplement pas de Raoul Peck pour faire son petit tour de piste médiatique sous les applaudissements des rebelles de salon. Qualifier tout et n'importe quoi d'orwellien est chic mais surtout très dangereux.

C'est du sensationnalisme, du populisme de gauche, du catastrophisme ordinaire. C'est exactement le petit jeu auquel jouent les ingénieurs du chaos dénoncés par Giuliano da Empoli : les réseaux sociaux et les chaînes d'info qui font leur beurre sur la peur, la colère et le clash.

Quand on amplifie et que l'on ne donne à voir que ce qui va mal, on donne l'impression que notre époque est la pire possible. Alors là oui, effectivement, on peut avoir l'impression d'être dans 1984. Comment peut-on applaudir un tel mensonge sans se rendre compte que l'on fait exactement ce que l'on reproche à l'adversaire ?

La trahison de la novlangue orwellienne

Faisons comme Peck, citons Orwell : "Tout le monde croit aux atrocités de l'ennemi sans jamais regarder celles de son propre camp". Avec son documentaire, Peck fait un coup marketing qui maltraite autant la pensée et la vérité que ceux qu'il entend dénoncer.

En mélangeant tout, en amalgamant, en tirant un trait d'égalité entre Big Brother, Trump, la dictature philippine et le techno-totalitarisme chinois, en réduisant l'œuvre d'Orwell à un patchwork de slogans, Peck fait exactement ce qu'Orwell craignait : il simplifie tout, il assèche la pensée, il fait de la novlangue.

L'une des inventions les plus géniales d'Orwell est en effet cette novlangue, langue nouvelle créée en supprimant des mots et en formant des termes nouveaux qui recouvrent des concepts de plus en plus nombreux pour anémier la pensée. 2+2=5 contribue à faire de l'adjectif "orwellien" un terme de notre novlangue actuelle.

Orwellien = dictature, populisme, illibéralisme, surveillance numérique, etc. Orwell aussi devrait se retourner dans sa tombe. Ses mots et ses concepts sont dévoyés, déformés, instrumentalisés. Orwell est trahi. Il subit ce sur quoi il a alerté le monde. 2+2=5 ou bien Trump = Big Brother, même combat de manipulation.