Nine Antico explore l'archéologie du désir dans 'Une obsession', un voyage intime à Venise
Nine Antico: l'archéologie du désir dans 'Une obsession'

Une voix qui marque durablement la mémoire

« Une voix qui reste dans la mémoire. » C'est par ces mots que Luz, lauréat du prix Wolinski en 2024 pour Deux Filles nues (Albin Michel), exprimait son émotion à la lecture d'Une obsession, le nouvel ouvrage de Nine Antico. La dessinatrice s'est imposée depuis plusieurs années comme une figure incontournable du neuvième art, développant une œuvre personnelle et audacieuse.

Une artiste aux multiples facettes

Passionnée de rock et cinéaste à ses heures perdues – elle a réalisé le remarqué Playlist en 2021, portrait tendre et féroce du milieu de la bande dessinée alternative –, Nine Antico s'est d'abord fait connaître pour ses radiographies sensibles du désir féminin dans Le Goût du paradis et Girls Don't Cry. Sa réputation s'est véritablement établie avec la peinture du destin tragique de Linda Lovelace et Bettie Page, icônes sacrifiées sur l'autel de l'Amérique puritaine dans le mémorable Coney Island Baby paru en 2010. Son talent hors norme a été confirmé en 2023 avec Madones et Putains, trois portraits de femmes dans l'Italie du Sud âpre et violente dont elle est originaire.

Venise comme décor d'une quête intime

L'Italie occupe une place centrale dans Une obsession, puisque c'est Venise qui inaugure, scande et conclut ce voyage intérieur. Suite à une séparation et à un amoureux qui l'éconduit brutalement avant un séjour dans la Sérénissime, Antico retisse les fils d'une éducation sentimentale chaotique. Le récit passe par une sidérante mise à nu, au propre comme au figuré, explorant l'archéologie de son rapport à l'amour et au sexe.

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L'excavation d'un trauma enfantin

L'origine des frustrations et désenchantements qui rythment ses rencontres amoureuses, depuis son plus jeune âge jusqu'à la maternité, réside dans un trauma enfantin profondément enfoui. L'excavation de cette blessure marque le début d'une reconquête triomphale, d'abord celle d'un corps entravé dans ses aspirations à la jouissance. Ce corps contraint de recourir à des expédients misérables, comme des bandes dessinées pornographiques de bas étage cumulant tous les poncifs hétéro-sexistes, pour arracher quelques soupirs éphémères.

Humour et gravité mêlés

La gravité du sujet n'empêche pas l'humour – Nine Antico a d'ailleurs contribué à la fameuse collection « BD Cul » avec son hilarant I Love Alice se déroulant dans le milieu du rugby féminin. Dans Une obsession, on retrouve ces interminables séances de jambes en l'air où ses amants relèvent à peine si leur partenaire y a trouvé son compte, sans que cette dernière les accable – « On n'allait quand même pas y passer la nuit ! »

Les masques de l'intimité

Les protagonistes de Nine Antico portent des masques, hommages au kitsch du carnaval vénitien ou à l'emprise légendaire de Casanova sur la ville. Ces masques symbolisent aussi ce fossé entre les êtres qu'elle a cru éternellement infranchissable. C'est par le goût retrouvé des mots, crus et osés, ainsi que par une ode à ses mains, instruments de dessin et de plaisir, que s'achève cette belle échappée en forme d'art d'aimer. Une œuvre qui aurait, à n'en pas douter, arraché larmes et sourires au maestro Wolinski.

Une obsession, de Nine Antico (Dargaud, 292 pages, 29,95 euros). Nine Antico, figure montante du neuvième art, part à la reconquête de son désir dans un récit graphique profondément personnel.

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