Robin Renucci reconduit à La Criée : son combat pour l'éducation populaire par le théâtre
Robin Renucci : le théâtre comme outil d'éducation populaire

Robin Renucci reconduit à la direction de La Criée à Marseille

Le ministère de la Culture a officiellement renouvelé en décembre le mandat de Robin Renucci, âgé de 69 ans, à la tête du centre dramatique national de Marseille. L'homme de théâtre, qui dirige cette institution depuis 2022, poursuit ainsi son ambitieux programme d'éducation populaire qu'il développe avec conviction et passion.

La Leçon d'Ionesco : un miroir de notre société contemporaine

Dans un entretien exclusif, Robin Renucci explique sa décision de remonter La Leçon d'Eugène Ionesco. "Ce texte nous parle directement de notre époque", affirme-t-il. La pièce ne se limite pas à dépeindre la relation abusive entre un professeur et ses élèves, un sujet malheureusement d'actualité dans certains établissements scolaires. Elle évoque surtout les violences systémiques faites aux femmes dans notre société.

Dans cette nouvelle production créée à Marseille et qui s'apprête à tourner dans toute la France, Renucci endosse le rôle de l'enseignant autoritaire. "Je joue un homme qui détourne son rôle éducatif pour abuser de l'une de ses élèves", précise-t-il. Cette jeune fille, pleine de confiance, espère que son professeur l'aidera à s'élever. En réalité, il profitera de sa docilité pour la tyranniser et finalement la violer.

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Le langage comme arme et outil d'émancipation

Renucci souligne qu'Ionesco écrivait cette pièce en 1950 avec en tête les dérives autoritaires de son pays natal, la Roumanie. "Il constatait déjà comment le langage pouvait se transformer en arme", explique le metteur en scène. Poutine et Trump, selon lui, n'ont rien inventé en la matière.

La saison 2025-2026 de La Criée sera entièrement placée sous le signe du langage. "Je veux offrir au public une série de spectacles et de conférences qui réfléchissent au pouvoir des mots", annonce Renucci. Fasciné depuis longtemps par l'ambivalence du langage, il rappelle que celui-ci peut à la fois servir à émanciper et à asservir. "C'est un sujet politique de haute volée", insiste-t-il, évoquant les travaux du philosophe Victor Klemperer sur la confiscation du langage.

L'éducation au cœur du projet artistique

Après La Leçon, Robin Renucci préparera une mise en scène de L'École des femmes de Molière. Ces deux textes abordent, selon lui, la question fondamentale de la transmission du savoir. "Ils décrivent un mode d'éducation à la fois paternaliste et infantilisant", analyse-t-il.

Chez Ionesco, l'enseignant utilise de faux encouragements pour manipuler son élève, une forme de disqualification de l'intelligence féminine que les Américains appellent mansplaining. Chez Molière, cependant, l'issue est différente : Agnès parvient à s'affranchir de la tutelle d'Arnolphe. "Le génie de Molière est de laisser le spectateur avec une question", note Renucci, soulignant que la relation d'Agnès avec Horace pourrait bien être imposée par les hommes.

Une dette envers l'école de la République

Robin Renucci revient longuement sur son parcours personnel pour expliquer son engagement en faveur de l'éducation populaire. "Je dois tout à l'école de la République", confie-t-il. Issu d'un milieu modeste - sa mère était couturière, son père gendarme - il a grandi dans une caserne à Tonnerre, dans l'Yonne.

"Si j'ai tellement à cœur aujourd'hui de défendre la mission d'éducation populaire du théâtre, c'est que je veux payer ma dette", explique-t-il. Des enseignantes comme Madame Martin et Madame Rouyer lui ont montré qu'il pouvait envisager une autre vie que celle de ses parents. Plus tard, Monsieur Richard, son professeur de cinquième, lui a fait découvrir la poésie de Victor Hugo, notamment Les Pauvres Gens.

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La Criée : un théâtre ouvert à tous

À la tête de La Criée, Robin Renucci veut faire de ce théâtre un véritable lieu de vie. "Je veux faire de La Criée ce restaurant où l'on concocte, chaque soir, une carte extraordinaire qui ne va pas être réservée à une élite", image-t-il. Pour lui, la démocratie culturelle est simple : il faut inviter à la table des grandes œuvres ceux qui n'y ont pas été préparés dans leur enfance.

Cette vision l'a déjà conduit à créer en 1998 le centre d'art Aria dans le village corse de sa famille maternelle. "C'est cette histoire de dette dont je vous parlais et dont je ne cesse de vouloir m'acquitter", explique-t-il, en essayant d'apporter une offre culturelle jusque dans les communes rurales isolées.

Transmettre le flambeau aux nouvelles générations

Reconduit à la tête du théâtre de Marseille jusqu'en juillet 2029, Robin Renucci travaille déjà sur de nouveaux projets. "Je suis aujourd'hui à un âge où je dois transmettre, à mon tour, le flambeau à une nouvelle génération", déclare-t-il.

Il prépare deux nouveaux spectacles : l'un avec la romancière Delphine de Vigan, l'autre avec l'auteur de théâtre Guillaume Poix. Ces créations, prévues pour la saison 2027-2028, aborderont à nouveau les thèmes de la jeunesse et de l'émancipation. "Le chemin parallèle à celui de l'éducation nationale est précieux", conclut Renucci. "Il faut le préserver. C'est ce que j'essaye de faire à la tête d'une maison comme La Criée."