La TEFAF Maastricht : un musée éphémère où chaque œuvre a son prix
C'est une véritable cathédrale de l'art où chaque pièce exposée porte une étiquette. La TEFAF (The European Fine Art Fair) vient d'ouvrir ses portes à Maastricht pour sa trente-neuvième édition, s'imposant comme le Davos incontesté du marché de l'art mondial. Cette foire étourdissante retrace pas moins de sept millénaires d'histoire artistique, depuis l'art funéraire égyptien jusqu'au mobilier signé Charlotte Perriand, en passant par les enluminures médiévales, la photographie contemporaine et les plus grands maîtres de l'impressionnisme.
Un rendez-vous exclusif pour l'élite mondiale de l'art
Avant l'ouverture officielle au public prévue le 14 mars, l'événement réserve ses deux premiers jours à onze mille invités triés sur le volet. Parmi eux, les « trustees » des plus prestigieux musées internationaux se livrent à une discrète mais intense compétition d'acquisitions. Sur les 276 stands de cette édition, l'atmosphère reste feutrée mais la tension commerciale est palpable, car l'essentiel des transactions se conclut durant ces premières quarante-huit heures privilégiées.
Dans le domaine exigeant de l'art ancien, aucune autre foire ne rivalise en qualité avec les trésors déployés dans les allées de la TEFAF. La preuve avec deux tableaux exceptionnels de Claude Monet, représentant la même église de Vernon sous deux éclairages différents – l'un baigné de soleil, l'autre par temps gris – qui viennent de trouver preneur pour la somme vertigineuse de vingt millions d'euros. « Ces deux toiles étaient indissociables, elles ont donc été acquises ensemble », précise-t-on sur le stand de la galerie londonienne Alon Zakaim, qui propose également des œuvres de Chagall, Renoir et Pissarro.
Redécouvertes majeures et stratégies commerciales
Non loin de là, une huile sur toile d'Artemisia Gentileschi datant de 1620 attend encore son acheteur définitif. Les œuvres de cette artiste baroque étant extrêmement rares sur le marché, cette pièce – qui avait complètement disparu des radars depuis des années – constitue une redécouverte majeure. Son propriétaire a même décliné plusieurs demandes de prêt émanant de grands musées, dont le musée Jacquemart-André prévu pour 2025, pour réserver la révélation exclusive à la TEFAF.
« Un tableau de qualité moyenne signé Gentileschi s'est récemment vendu 1,5 million de dollars à New York, explique le marchand renommé Jean-François Heim. Celui-ci, intitulé Autoportrait de l'artiste en Cléopâtre et initialement attribué à tort à l'école hollandaise, représente une découverte absolument exceptionnelle. Nous espérons donc une vente à la hauteur de sa rareté et de sa qualité. »
Les galeristes déploient des stratégies variées pour maximiser l'impact de leurs présentations. Certains envoient des dossiers de présentation en amont aux grands collectionneurs et institutions muséales, tandis que d'autres, comme le marchand Jules Bocquet, préfèrent jouer la carte de la surprise totale. « J'ai choisi de ne pas montrer les œuvres avant la foire, confie-t-il. Je préfère que la rencontre avec les tableaux et les dessins se fasse physiquement ici, pour un effet de découverte complet. »
Le « vetting » : un contrôle d'authenticité impitoyable
Participant pour la première fois à la section Show Case réservée aux jeunes galeristes, Jules Bocquet présente à la TEFAF des œuvres de Dora Maar, dont la plupart n'ont jamais été commercialisées auparavant. Parmi ces pièces inédites figure un portrait au pastel de Pablo Picasso, précédemment exposé lors de la grande rétrospective consacrée à la muse et artiste par le centre Pompidou et la Tate Modern.
Mais avant même d'espérer vendre ses œuvres, chaque exposant doit se soumettre au redoutable processus de vérification de la TEFAF, communément appelé « vetting ». Deux jours avant l'ouverture officielle, les marchands sont priés de quitter les lieux pour laisser place à environ deux cents experts indépendants – conservateurs, historiens de l'art et restaurateurs – répartis en trente comités spécialisés.
Ces spécialistes reconnus examinent minutieusement chaque pièce présentée, qu'il s'agisse de photographies, d'enluminures ou de tableaux contemporains. Cette inspection à huis clos, qui se déroule en présence des forces de l'ordre, s'appuie sur des analyses scientifiques poussées incluant rayons X et spectrométrie par laser. Son objectif principal : repérer les faux, les restaurations douteuses et vérifier scrupuleusement la provenance de chaque œuvre.
Une exigence éthique et historique sans compromis
Toutes les œuvres sont systématiquement confrontées à l'Art Loss Register, la plus grande base de données privée au monde recensant les œuvres d'art, antiquités et objets de collection volés, manquants ou spoliés. « La question de la provenance est absolument centrale, dans toutes les sections et pour tous les types d'objets, précise Wim Pijbes, président du comité de vetting. Elle concerne à la fois l'attribution des œuvres et l'historique de propriété, afin de minimiser les risques liés aux objets volés ou spoliés, particulièrement durant la période critique de 1933 à 1945. »
Pour les antiquités, la TEFAF a même introduit en 2024 une règle supplémentaire : tous les objets provenant de contextes archéologiques doivent désormais être accompagnés d'une documentation datant d'avant l'an 2000. Au moindre doute, l'œuvre concernée est immédiatement retirée et consignée dans un « salon des refusés » jusqu'à la fin de la manifestation.
« Avant le coup d'envoi du vetting, il faut sortir toutes les œuvres, y compris celles conservées en réserve, et préparer pour chaque pièce un dossier extrêmement détaillé à l'intention des experts, raconte Jules Bocquet, qui vient de vivre cette épreuve pour la première fois. C'est une étape certes contraignante, mais qui nous pousse irrémédiablement vers l'excellence. »
Au-delà des transactions commerciales, la simple participation à la TEFAF représente pour une jeune galerie un tremplin essentiel et un gage de crédibilité majeur auprès de ses futurs interlocuteurs. Dans ce temple de l'art où se côtoient sept mille ans de création humaine, chaque œuvre raconte une histoire – et chaque histoire a désormais un prix, scrupuleusement vérifié et authentifié.



