Leonora Carrington : de l'enfant sorcière à l'icône surréaliste
Leonora Carrington, l'enfant sorcière devenue icône

Leonora Carrington : l'enfant rebelle devenue icône surréaliste

À la découvrir, fillette angélique en robe de dentelle sur les portraits du début du siècle exposés au musée du Luxembourg, on peine à imaginer le destin hors norme qui l'attendait. Pourtant, selon les sœurs des pensionnats catholiques dont elle fut systématiquement renvoyée jusqu'à ses quinze ans, Leonora Carrington était, dès l'enfance, « un personnage diabolique, inéducable », comme le raconte Carlos Martin, co-commissaire de l'exposition consacrée à l'artiste surréaliste jusqu'au 19 juillet.

Une enfance marquée par l'occulte et la rébellion

« À cause de son fort caractère bien sûr », poursuit l'autre commissaire, Tere Arcq, « mais aussi parce qu'elle était capable d'écrire en miroir, ce qui était perçu par les religieuses comme un geste démoniaque... On la traitait carrément de sorcière ! » Des années plus tard, André Breton reprendra ce terme pour en faire un compliment : son amie Leonora est, écrit-il, « une sorcière au regard velouté et moqueur ».

Née en 1917 dans la bonne société britannique - son père était industriel dans le textile - la future peintre reçoit de sa mère, sa grand-mère et sa nounou, « toutes des femmes fortes, des Irlandaises qui croyaient dans la magie », précise Tere Arcq, un savoir ancestral « autour des déesses et autres esprits de la forêt ». Leur influence se manifeste dès ses premières œuvres, d'une beauté stupéfiante, comme ces Sisters of the Moon, aquarelles richement ornées qu'elle peint à peine âgée de quinze ans.

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La rencontre décisive avec le surréalisme

Telle une héroïne de E.M. Forster, la jeune beauté brune fréquente un pensionnat pour jeunes filles à Florence et découvre avec ravissement les maîtres de la peinture italienne. Elle peint alors dragons, oiseaux féériques, licornes ou farfadets autour de gracieuses figures féminines détentrices d'un savoir immémorial.

« C'est comme une synthèse de tout ce qu'elle explore ensuite dans son œuvre », explique Carlos Martin : « la place du féminin, celle des animaux - car, en écologiste avant la lettre, elle considère la planète comme un lieu à partager entre créatures du vivant -, l'occulte, l'inconscient... » Ces obsessions chères aux surréalistes la rattrapent. À vingt ans, la très chic Mademoiselle Carrington - sa famille l'avait même fait présenter à la cour du roi George V - fuit Londres dans une aura de scandale.

« La mariée du vent » et Max Ernst

Elle est tombée dans les bras de Max Ernst, de vingt-six ans son aîné, auquel son père Harold intente pour la peine un procès en pornographie. Leonora rejoint son amant en Cornouailles puis à Paris où elle fréquente avec lui un groupe d'artistes exceptionnels - André Breton bien sûr, mais aussi les photographes Lee Miller et Man Ray, ainsi que le poète Paul Éluard et sa femme Nusch.

Elle qui s'intéresse à l'ésotérisme depuis l'enfance noue avec Ernst - dont elle nie absolument être la muse - un dialogue artistique fécond et égalitaire. « Leonora avait déjà des livres d'alchimie bien avant de le rencontrer », souligne Tere Arcq, « elle s'intéressait à tout ce qui passionne les surréalistes et devient tout naturellement une artiste de ce mouvement. Avec Ernst, elle fait de leur maison à Saint-Martin-d'Ardèche une œuvre d'art totale » avec des sculptures dans le jardin, des fenêtres et des armoires ornées de créatures fantastiques.

La descente aux enfers et la renaissance

Cette période idyllique - la plus heureuse de sa vie, selon Max Ernst - s'achève brutalement avec l'invasion nazie de 1940. Le Sud est encore libre mais, en tant qu'Allemand, Max Ernst est interné au camp des Milles. Restée seule, Leonora Carrington fuit alors en Espagne dans l'espoir d'atteindre Lisbonne et de s'embarquer pour l'Amérique.

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À Madrid, elle subit un viol collectif de soldats franquistes, à la suite duquel elle fait une crise psychotique. La voici enfermée à l'asile de Santander. « On lui inflige des soins qui sont tout sauf des soins, justement », raconte Carlos Martin, « des traitements expérimentaux inhumains, avec notamment l'administration de Cardiazol, un médicament qui produit des attaques épileptiques chez les patients. C'est une descente en enfer. »

L'épanouissement au Mexique

Libérée en 1941, elle épouse le diplomate mexicain Renato Leduc et prend le bateau pour New York. Son œuvre devient alors tourmentée et angoissante, avec ses paysages volcaniques et ses déserts glacés. Il faut l'écriture de Là-bas, texte-confession où elle raconte ce qu'elle vient de vivre, pour que revienne une créativité apaisée, enrichie d'innombrables motifs occultes - incantations, signes cabalistiques, diagrammes - et de références à la peinture italienne tant aimée.

Bientôt, elle s'installe au Mexique. « Elle y trouve le pays surréaliste par excellence, avec la culture amérindienne qui la passionne, une spiritualité profonde et une tradition artistique riche », résume Carlos Martin qui souligne son extraordinaire célébrité dans son pays d'adoption - « elle y est une icône autant que Frida Kahlo ».

Une créativité jusqu'au bout

Remariée à un photographe hongrois, le complice de Robert Capa Chiki Weisz, Leonora Carrington a deux fils qu'elle adore, une vie familiale heureuse et riche. Sa créativité reste étourdissante. « Quand je veux peindre », explique-t-elle à son fils Gabriel alors qu'il s'initie à la spiritualité tibétaine, « j'ai besoin de me préparer et de sortir de la routine quotidienne pour entrer dans une sorte d'état de suspension, un état créatif proche de la mort, c'est pourquoi le bardo m'aide à formuler ce lieu invisible très spécial. »

Certaines œuvres restent secrètes : ainsi de ce jeu de tarot, découvert par Tere Arcq dans ses archives, réalisé par l'artiste sur carton et à la feuille d'or, carte par carte, « comme une exploration d'un monde dominé par le féminin avec un autoportrait en déesse blanche ». L'artiste le conserve à l'abri des regards alors même que sa renommée auprès de la critique grandit et que des expositions lui sont consacrées dans le monde entier.

Jusqu'à sa mort en 2011 à l'hôpital anglais de Mexico, Leonora Carrington livre ses peintures mystérieuses aux tons de plus en plus chatoyants, des œuvres riches de sens qui semblent « concoctées », selon la formule de son mécène Edward James, comme « matérialisées dans un chaudron sous le coup de minuit ».

« Leonora Carrington », jusqu'au 19 juillet au musée du Luxembourg à Paris. Catalogue RMN, 208 pages, 45 €.