La K-beauty dévoile ses secrets historiques au musée Guimet
À moins de vivre dans une grotte isolée ou dans une faille spatio-temporelle, il était impossible d'échapper à la déferlante K-beauty au cours de la dernière décennie. Ce terme désigne l'industrie cosmétique coréenne et ses nombreuses tendances qui ont conquis la planète : BB crème, layering, double démaquillage, glass skin... Mais saviez-vous que cette K-beauty, pourtant si jeune dans sa forme moderne, trône désormais dans un musée prestigieux ?
Une exposition qui dépasse le simple phénomène cosmétique
À partir de ce mercredi et jusqu'au 6 juillet prochain, le musée Guimet, situé à Paris, se penche sur ce phénomène culturel d'envergure. Et contrairement à ce qu'on pourrait croire, il ne s'agit pas simplement d'une exposition sur les soins de la peau. Claire Trinquet-Solery, co-commissaire de l'exposition avec Claire Bettinelli, explique : « Ce n'est pas qu'un phénomène de temps court, ni qu'une industrie cosmétique. Au-delà du produit, il y a une histoire et une culture visuelle iconique et déjà ancienne que nous souhaitons faire découvrir par le biais de la culture matérielle et la puissance de l'art. »
Ce voyage à travers les siècles révèle notamment :
- L'évolution des standards de beauté coréens et leur dimension parfois tyrannique
- L'art traditionnel de prendre soin de soi en Corée
- Les racines historiques de l'explosion contemporaine de la K-beauty
Des icônes de beauté qui traversent les époques
Découpée en quatre espaces distincts, cette exposition couvre plus de trois cents ans d'histoire, commençant par la fin de la période Joseon (1392-1910). Elle explore les normes de beauté des femmes coréennes de cette époque, qu'elles soient courtisanes, aristocrates ou dames de cour. On y découvre :
- Le culte de la peau pâle, caractéristique majeure de l'esthétique coréenne traditionnelle
- Le goût prononcé pour les lèvres rosées et délicatement maquillées
- Le port du hanbok, l'habit traditionnel coréen aux lignes élégantes
- L'attrait pour les coiffures travaillées et imposantes, souvent rehaussées de postiches appelés « gache »
Ces codes esthétiques ont été immortalisés au XIXe siècle par le peintre coréen Shin Yun-bok, puis réinterprétés deux cents ans plus tard dans les webtoons, ces romans graphiques coréens extrêmement populaires. Claire Trinquet-Solery commente : « Ces 'beautés de Joseon' – les initiés reconnaîtront le nom d'une célèbre marque de cosmétiques – appartiennent à une période qui est un véritable réservoir visuel mais aussi patrimonial. » Elle souligne ainsi la prégnance durable de ces icônes dans la culture coréenne contemporaine.
Les ancêtres méconnus de la K-beauty moderne
À travers une riche collection d'estampes, de tableaux et de photographies, l'exposition du musée Guimet retrace l'évolution des normes de beauté en lien avec l'histoire mouvementée de la Corée : la Seconde Guerre mondiale, la guerre de Corée, puis l'ère de la mondialisation. Pourtant, elle ne perd jamais de vue son sujet central : l'art du soin et de la beauté.
Un espace entier met en lumière les précurseurs des produits qui peuplent aujourd'hui nos salles de bains. Parmi les accessoires exposés :
- D'anciens miroirs portatifs d'une grande finesse
- Des épingles à cheveux élaborées, utilisées aussi bien par les femmes que par les hommes
- Une pochette en papier du XIXe siècle destinée à récupérer les cheveux tombés
Les visiteurs peuvent également découvrir le nécessaire de toilette d'une princesse royale du siècle précédent, comprenant une multitude de boîtes à cosmétiques raffinées. Cette panoplie précieuse l'a accompagnée jusque dans sa tombe, témoignant de l'importance accordée aux rituels de beauté.
Un phénomène aux dimensions culturelles et sociétales profondes
Le Coreana Cosmetics Museum, situé à Séoul en Corée du Sud, a généreusement prêté près de quarante objets pour cette exposition : pierres à onguents anciennes, pierres à encre pour dessiner les sourcils avec précision, premières poudres compactes du début du XXe siècle... Cette multiplicité de produits et de gestes ancestraux n'est pas sans rappeler le layering, technique emblématique de la K-beauty moderne. Claire Bettinelli suggère : « Les rituels en plusieurs étapes de la K-beauty étaient probablement déjà présents à cette époque. »
La commissaire d'exposition précise : « Ce qui était important, c'était d'aller s'immerger dans le geste intime de la beauté coréenne et de montrer, à travers l'objet et ce que les hommes et les femmes utilisaient au quotidien pour se soigner, pour prendre soin d'eux, ce que ça révèle de leur vie, de leur manière de se sentir beaux et belles. »
L'exposition met particulièrement en exergue la dimension holistique de la cosmétique coréenne et le soin méticuleux apporté aux composants naturels. Elle présente notamment le Donguibogam, un traité médical majeur de la période Joseon qui rassemble de multiples recettes pour l'hygiène, le soin et la beauté, fondées sur une approche globale du bien-être.
La K-beauty, fruit d'une histoire séculaire
Au fil du parcours, la K-beauty se révèle être le produit direct de cette histoire et de cette culture séculaires. Le dernier espace de l'exposition est consacré à ce phénomène qui a conquis la planète récemment et à la façon dont il s'entremêle avec tous les autres mouvements de la pop culture coréenne : la K-pop, le cinéma, la mode...
L'exposition n'élude pas non plus les questions sociétales que peut soulever ce culte contemporain de la beauté, de la peau parfaite et du contrôle parfois excessif de son apparence. Elle démontre ainsi que la K-beauty ne se résume pas seulement aux pages shopping des magazines ou aux rayons de cosmétiques, mais plonge ses racines dans une tradition esthétique et culturelle riche et complexe.



