Le sort de Guernica de Picasso divise Madrid et le Pays basque
Que doit-il advenir de Guernica, la gigantesque fresque de Pablo Picasso accrochée depuis 1992 au musée Reina Sofia à Madrid ? Considérée comme extrêmement fragile par les experts, cette toile est l'une des principales attractions touristiques de la capitale espagnole. Cependant, le gouvernement régional basque, contrôlé par les nationalistes, la réclame avec insistance, arguant que ce chef-d'œuvre est un monument essentiel à leur histoire.
Une demande formelle pour une exposition commémorative
Le gouvernement basque a formellement demandé au ministère de la Culture espagnol de prêter Guernica pour l'intégrer comme pièce maîtresse d'une vaste exposition au musée Guggenheim de Bilbao. Cette exposition, prévue pour octobre prochain, commémore le 90e anniversaire du bombardement de la ville basque de Guernica par l'aviation nazie lors de la Guerre civile espagnole, le 26 avril 1937.
Dans l'imaginaire collectif basque, cette petite ville martyre est devenue un symbole puissant de la résistance à tous les totalitarismes. Commandée à Picasso par le régime républicain en hommage aux victimes, la toile a acquis une valeur symbolique et totémique singulière, renforçant son importance culturelle et historique.
Les résistances de Madrid face aux risques de transport
Pour le moment, Madrid résiste aux demandes des autorités basques, même si l'exposition est temporaire. Fin mars, les experts du musée Reina Sofia ont exprimé leur désaccord, estimant qu'un éventuel transport de l'œuvre « pourrait occasionner de nouvelles fissures, des pertes de la couche picturale, voire de mini-déchirures ». Ayant beaucoup voyagé avant 1992, cette pièce maîtresse du symbolisme en noir et blanc est, à leurs yeux, devenue trop délicate pour être déplacée.
Le ministre de la Culture espagnol, Ernest Urtasun, a affirmé : « Nous ne mettrons pas en risque un patrimoine aussi important que Guernica ». Cependant, le Lehendakari (chef de l'exécutif basque) Imanol Pradales continue d'insister, demandant un rapport sur les conditions permettant un transfert temporaire en Euskadi, plutôt qu'une évaluation de la conservation.
Un litige qui ravive des tensions historiques
Les autorités basques ont porté le litige jusqu'au Sénat, la chambre qui examine les affaires concernant les 17 régions autonomes. Dotée d'un parlement, d'une police, d'une langue co-officielle et d'un régime fiscal propres, la région basque est traversée par un fort sentiment indépendantiste, historiquement marqué par l'irrédentisme armé de l'ETA. Ce différend sur Guernica fait resurgir de vieilles frustrations et des litiges enkystés, avec les indépendantistes à Vitoria revendiquant davantage d'autonomie vis-à-vis de Madrid.
À Madrid, ce discours et les polémiques associées agacent de nombreux dirigeants. La présidente de la communauté de Madrid, Isabel Diaz-Ayuso, y voit une revendication « sans fondement » et même « plouc », arguant qu'il serait absurde de « remonter à l'origine de toutes les choses ».
Un enjeu politique délicat pour le gouvernement espagnol
Pour le Premier ministre socialiste Pedro Sanchez, qui ne s'est pas prononcé sur ce litige, l'affaire demeure embarrassante. À la tête d'un gouvernement faible et minoritaire, il doit ménager ses alliés pour des raisons de survie politique, dont le Parti nationaliste basque, à l'origine du projet commémoratif. En 2000, le musée Reina Sofia avait déjà rejeté une demande du MoMA de New York pour un prêt temporaire, mais les nationalistes basques pourraient insister davantage, mettant potentiellement en balance leur soutien crucial à Sanchez.
Ce conflit illustre ainsi les tensions persistantes entre centralisme et autonomie régionale en Espagne, avec Guernica au cœur d'un débat qui dépasse largement la simple question de la conservation artistique.



