Florence Dupré la Tour dévoile la misère artistique dans 'Jeune et Fauchée'
Florence Dupré la Tour : misère et création dans 'Jeune et Fauchée'

Florence Dupré la Tour : un nom trompeur pour une artiste en lutte contre la misère

Son patronyme, « qui sonne à l'oreille comme un cor de chasse à courre », pourrait laisser croire à une origine aristocratique. Pourtant, Florence Dupré la Tour brise résolument ce cliché dans son remarquable roman graphique Jeune et Fauchée. L'ouvrage dresse un portrait sans concession ni pathos de l'artiste confrontée à la précarité à Lyon, dans la lignée des expériences de misère décrites par Orwell à Paris et Londres.

Une saga autobiographique qui s'approfondit

Ce nouveau volume creuse le sillon entamé en 2016 avec Cruelle, poursuivi par Pucelle et Jumelle. Déjà, dans ces précédents ouvrages, l'autrice abordait les relations dysfonctionnelles de sa cellule familiale à travers l'éveil à la sexualité et les complexités de la gémellité. Elle y dépeignait une mère dépressive et chrétienne jusqu'à l'oubli de soi, un père workaholic transparent et indifférent, ne laissant guère que sa jumelle Bénédicte comme soutien dans ce huis clos mortifère.

L'argent, tabou familial au cœur du récit

L'argent constitue le noyau central de ce volet autobiographique, où le trait enfantin des dessins amplifie le malaise et la cruauté plus qu'il ne les atténue. La privation obsessionnelle entretenue par les deux parents pousse les jumelles à assumer très tôt une indépendance dont elles acceptent pleinement le coût.

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Florence Dupré la Tour confesse la difficulté de ce sujet : « L'argent touche aux tabous familiaux et sociétaux, et ce silence stimule l'imaginaire. La grande difficulté d'en parler tient surtout au rapport subjectif qu'on entretient avec lui et, dans mon cas, argent et désamour étaient intimement liés. J'ai donc cherché à traduire par le dessin une sensation : celle du manque, et ce qu'il produit sur le corps ou la santé mentale. »

Stratégies de survie et échappatoires

Pour préserver l'image sociale de la famille lorsque le père se retrouve au chômage, Florence se rêve en héroïne sacrificielle et propose d'aller ramasser des abricots dans la Drôme. La réaction courroucée de sa mère se limite alors à déplorer qu'elle ne puisse s'y rendre par ses propres moyens.

Les études artistiques deviennent ensuite une échappatoire salutaire, étrangement non contestée par sa famille : « Mes parents n'adhéraient pas à ce choix par souci d'épanouissement personnel. Comme le métier d'artiste était à leurs yeux sans avenir, un époux viendrait subvenir à mes besoins, selon le schéma qui était le leur ! »

Un portrait vibrant de la condition d'artiste

Jeune et Fauchée offre également un témoignage précieux sur la réalité du métier d'auteure de bande dessinée, particulièrement éclairé par l'annulation du dernier Festival d'Angoulême. Florence Dupré la Tour observe : « Ce que j'ai retenu de cette expérience de la pauvreté, c'est que les discours qui stigmatisent l'assistanat ne tiennent pas compte de la véritable existence des personnes en grande précarité, qui vivent surtout cette situation dans la culpabilité et la honte. »

Déconstruction de soi et regards sur la société

Cette vaste entreprise autobiographique coïncide avec une déconstruction méticuleuse de l'identité, révélant des découvertes parfois inattendues. L'artiste explique : « Si j'ai pris beaucoup de distance avec mon éducation religieuse et bourgeoise, je suis toujours très sensible au discours originel de Jésus. Accueillir l'autre, soigner le pauvre, ce n'est guère populaire aujourd'hui. Et j'ai du mal à être optimiste pour l'avenir. »

Les utopies apparaissent décidément hors de prix dans notre époque contemporaine, concluant ainsi ce récit poignant qui mêle intimement parcours personnel et critique sociale.

Publications :

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  • Jeune et Fauchée, de Florence Dupré la Tour (Dargaud, 212 pages, 24,50 €)
  • Les Moribonds, de la même artiste (Casterman, 96 pages, 21,50 €)