Un décor monumental de Dalí prêt à refaire surface
Il attend, bien à l’abri dans sa caisse, prêt à refaire surface dès qu’un nouvel acquéreur décidera de l’en sortir. Ce décor de théâtre du ballet Bacchanale, imaginé par Salvador Dalí, a traversé le temps, les tempêtes et les continents avant d’atterrir aujourd’hui dans la maison de vente Bonhams. Cette dernière, qui s’était déjà occupée d’un décor de théâtre de Chagall pour La Flûte enchantée de Mozart vendu pour presque 1 million de dollars, le mettra aux enchères le 26 mars 2026.
Une émotion intacte devant une œuvre spectaculaire
Pour Émilie Millon, responsable du département Art impressionniste et moderne chez Bonhams, l’émotion reste intacte à chaque fois qu’elle admire ce décor. Estimée entre 200 000 et 300 000 euros, l’œuvre frappe immédiatement par son ampleur spectaculaire. Le rideau de fond, à lui seul, culmine à neuf mètres de hauteur pour dix-huit de large. Mais sa singularité ne tient pas uniquement à ses dimensions, car son histoire l’est tout autant.
Les origines new-yorkaises d’un projet ambitieux
Pour en saisir toute la portée, il faut remonter à mars 1939. Son auteur, Salvador Dalí, se trouve alors à New York, porté par une ambition qui dépasse largement la toile. Il lui faut l’espace, le mouvement, le regard du public. « Dalí aimait le spectacle et il aimait être vu, c’est totalement inhérent à sa personnalité », s’amuse Émilie Millon. L’artiste signe à l’époque avec Universal Arts Inc. pour concevoir le décor et les costumes d’un ballet, Venusberg, inspiré de l’opéra Tannhäuser de Richard Wagner. Le titre du ballet changera de nom – trop allemand pour l’époque – et deviendra Bacchanale. Autour de cette création audacieuse gravitent plusieurs grandes figures : Léonide Massine à la chorégraphie et une certaine Coco Chanel aux costumes.
Un « ballet paranoïaque » aux multiples facettes
Dalí ne se serait d’ailleurs pas seulement limité au décor. « Je sais qu’il a travaillé sur les costumes », précise la spécialiste. « Mais on ne sait pas vraiment ce qui relève de lui. » Cette zone d’ombre correspond à l’esprit du projet : un ballet pensé comme une œuvre totale où musique, danse, décors et costumes se mêlent dans une même vision hallucinée. L’artiste espagnol parle lui-même d’un « ballet paranoïaque », où psychanalyse freudienne, mythologie et désir se mêlent.
La création minutieuse et ses évolutions
Une fois la maquette achevée, elle traverse alors l’Atlantique en paquebot. À Monaco, dans l’atelier dirigé par Alexandre Schervachidze, les toiles sont peintes à même le sol. Dalí supervise, corrige, insiste. Chaque détail compte. Au départ, un immense cygne – référence au mythe de Léda – domine la composition. On l’aperçoit d’ailleurs sur certaines photographies d’archives du ballet : un élément amovible en bois qui, pourtant, n’a pas été conservé. Pourquoi ? Sûrement des problèmes de stockage.
Peu à peu, la scène évolue. Un paysage minéral, tranchant, presque irréel apparaît. Au centre surgit le mont Vénus, massif et transpercé. Dans cette roche ouverte comme une plaie se niche un petit temple Renaissance, inspiré de la composition du tableau « Le Mariage de la Vierge » de Raphaël. Pourtant, ici, aucun élan amoureux. Seulement un espace vidé, suspendu dans le silence. À gauche, la carcasse d’un navire échoué repose comme un animal mort. Le bois semble déjà partir en poussière. « Beaucoup y voient du désespoir », observe notre experte. « Moi je vois le mouvement. Le changement. Chez Dalí, rien n’est figé. »
Les détails cachés et la présence de Gala
Plus loin, une silhouette lève le bras. On ne sait pas si elle appelle, supplie ou accuse. Derrière elle, l’horizon se dissout dans un désert sans fin. On retrouve les paysages de Cadaqués, ces étendues arides où le ciel semble trop vaste pour l’homme. « Dalí, c’est le maître de l’infini », insiste Émilie Millon. « L’infini de la pensée, l’infini de l’état humain. On est toujours entre la solitude et la présence de l’autre. Entre le passé et le présent. »
Et puis il y a les détails. Toujours les détails. Le génie de Dalí se cache dans ce que l’on ne découvre qu’en s’approchant. Sur les côtés, à quelques mètres, les pendrillons rouges prennent l’apparence de meubles anciens. Des tiroirs – certains fermés, d’autres entrouverts – dévoilent des os blanchis, des bustes et des crânes. Et dissimulée au milieu de ce théâtre étrange apparaît Gala. On la reconnaît à son nœud dans les cheveux. Muse et épouse de l’artiste, elle observe la scène depuis un tiroir dérobé. « Quand il apposait son monogramme Gala S. Dalí, c’est que l’œuvre comptait énormément pour lui », analyse Émilie Millon, et c’est bien le cas ici.
Une œuvre réfléchie et non simplement excentrique
Au-dessus, une figure féminine fantomatique veille depuis une alcôve. Ni tout à fait vivante ni tout à fait morte, elle semble observer la scène comme si elle en connaissait déjà l’issue. Le contraste est frappant avec le pendrillon blanc, presque aérien. Des formes antiques y dansent comme des notes de musique éclatées. « Dalí n’est pas simplement un fanfaron qui aimait bousculer les codes. C’est un homme réfléchi. On a parfois l’image d’un artiste excentrique… Mais là, on est dans ce qu’il sait faire de mieux », indique la responsable du département Art impressionniste et moderne. On en oublierait presque que cette œuvre a été pensée pour la scène, pour être vécue, et non seulement contemplée.
De New York à la lumière de Paris
La première a lieu le 9 novembre 1939 au Metropolitan Opera de New York. Dalí n’y assiste pas, la guerre l’en empêche. Le magazine Life parle à l’époque d’un spectacle que le public trouve « amusant, agaçant, déroutant et inquiétant ». Succès pourtant. Les représentations se poursuivent jusqu’en 1941, reprennent en 1945, puis en 1967 à Monaco. L’œuvre est ensuite confiée à une fondation avant d’être conservée par l’université Butler. Avec un tel soin, « qu’elle n’aurait, a priori, jamais eu besoin d’être restaurée ».
Le décor réapparaît en 2023 lors d’une exposition au Salón de Arte Moderno à Madrid, puis au Círculo de Bellas Artes, avant de passer par la Fabbrica del Vapore à Milan. À chaque fois, il faut le déplier, l’assembler, comme on réveillerait un géant endormi. Les panneaux sont disposés en quinconce ; certains glissent sur des rails. Le fond principal, lui, est constitué d’une seule pièce. « Le propriétaire actuel aimerait qu’une institution ou un opéra en fasse l’acquisition », glisse Émilie Millon avec un sourire. « Ce serait le rêve ultime de la revoir installée dans une salle de spectacle. » Dans quelques semaines, le 26 mars 2026, chez Bonhams à Paris, Bacchanale cherchera un nouveau destin.



