Art urbain et engagement politique : un débat animé à Sciences Po Bordeaux
Ce jeudi 2 avril, la poétesse et autrice Nathalie Man ainsi que l'architecte et peintre Luca Eno, tous deux reconnus comme figures du street art, étaient les invités d'honneur de la Rencontre Sciences Po / « Sud Ouest ». Cet événement, consacré à l'art contemporain dans l'espace urbain, a dû être délocalisé au Club de la presse en raison du blocage de l'IEP par un mouvement étudiant. La direction a confirmé que les cours reprendraient le vendredi suivant, une situation qui n'a pas manqué d'amuser les deux artistes présents.
Urgence et liberté : deux visions complémentaires de la rue
Interrogés sur leur rapport à la rue par la journaliste Emmanuelle Debur et les étudiants, sous la supervision de leur professeure Mazarine Pingeot, Nathalie Man et Luca Eno ont livré des réponses contrastées mais profondément personnelles. Pour Nathalie Man, qui se sent poète depuis l'âge de 7 ans en découvrant Prévert mais a mis des années à comprendre qu'on pouvait en faire un métier, c'est l'« urgence » qui l'a poussée à coller ses poèmes sur les murs. De son côté, l'Italien Luca Eno, qui a commencé par des graffitis à 12 ans avant de se tourner vers la peinture et l'architecture, évoque « la liberté » comme moteur principal de sa pratique artistique.
Ces termes reflètent également leurs styles oratoires distincts : Nathalie Man déploie une diction rapide et pleine d'autodérision, avec une multitude d'idées fusant à chaque instant, tandis que Luca Eno affiche un style décontracté et un sens aigu de la composition finale.
Reconnaissance, dissidence et enjeux politiques
Luca Eno a souligné que l'acte politique réside principalement dans la réappropriation de l'espace public et le travail collectif qui le rend possible, plutôt que dans le message exprimé. Nathalie Man, militante féministe et volontiers révolutionnaire, affirme quant à elle que la poétique est intrinsèquement politique, et inversement.
La question de concilier le geste artistique pur, dissident et éphémère avec les commandes publiques a également été abordée. « J'aime la commande mais je préfère l'illégal », a lancé Nathalie Man, partageant des anecdotes sur ses « collages sauvages ». Elle a rappelé que le street art, impossible sous les régimes autoritaires, sert de cartographie des libertés publiques.
Précarité des artistes et marchandisation de l'art urbain
Les discussions ont aussi porté sur la précarité des artistes et l'avenir de leurs créations, menacées par une embourgeoisisation sur le marché de l'art. Luca Eno a critiqué le terme « street art », le qualifiant d'« énorme casserole » qui brouille les pistes et favorise un consensus excessif, tout en déplorant la prolifération de fresques de mauvaise qualité.
Au fil des échanges, les deux artistes ont décrit une pratique artistique souvent contrainte, tout en esquissant les contours d'un art de la rue idéal où l'urgence créative et la liberté d'expression se nourrissent mutuellement. Cette rencontre a ainsi mis en lumière les tensions et les aspirations qui animent le monde de l'art urbain aujourd'hui.



