Marina Borriello : « Qui a kidnappé la vérité ? »
Marina Borriello : Qui a kidnappé la vérité ?

Publicité Tribune libre. Marina Borriello, qui enseigne l'intelligence artificielle en école de journalisme, s'interroge sur la manière dont les réseaux sociaux et les IA génératives brouillent les cartes entre le vrai et le faux. Dans notre tribune libre du dimanche, elle pose la question : « Qui a kidnappé la vérité ? »

Bienvenue dans l'ère postmoderne, où la vérité n'est plus une valeur incontestée. Pourtant, la vérité ne s'évanouit pas soudainement. Nous avons eu le temps de nous y habituer : perte de repères, fatigue démocratique, et aujourd'hui, cette étrange coexistence du vrai et du faux. L'érosion de la vérité s'accentue par le basculement dans des régimes d'urgence sécuritaire, politique ou informationnelle.

Lors de ces moments de tension, la vérité est attaquée, et avec elle les journalistes. Ce n'est pas un hasard, puisque le journalisme ne se limite pas à la transmission d'informations, c'est aussi une méthode de connaissance du réel, fondée sur la vérification. Sans vérification, la vérité devient secondaire. Dès lors, la question n'est plus « est-ce vrai ? » mais « est-ce que j'y crois ? » ou « est-ce que mon groupe y croit ? ». Dans l'ère postmoderne, la vérité n'est plus ce qui est prouvé, mais ce qui est plausible et partagé.

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À tel point, nous dit Asma Mhalla dans son essai Cyberpunk, qu'« il serait inutile d'abolir les élections ou la presse, il suffit que ces institutions existent comme simulacres inopérants pour donner une illusion de choix ». On aurait donc l'impression de choisir entre le réel et une construction de celui-ci, « l'hyperréel […] qui se nourrit des images, des signes et des émotions pour manipuler les médias et, par ricochet, les opinions publiques fragmentées ».

L'hyperréel, sorte de monde à l'envers à la Stranger Things, mais dans la série, nous savons d'où viennent les héros et d'où viennent les monstres. Les réseaux sociaux et, désormais, les IA génératives accélèrent encore plus cette porosité entre les mondes : le vrai et le faux coexistent sans hiérarchie claire. Le résultat, c'est que « le réel est stérilisé, il est une bulle parmi les bulles, une fiction parmi les fictions, un récit parmi les récits. Il est une offre comme une autre sur le marché saturé de l'attention » (Cyberpunk, éd. Seuil). Une offre comme une autre.

Déjà en 2020, Paul Farhi, journaliste au Washington Post, témoigne de ce glissement au micro de France Culture. Il commentait ainsi la gestion catastrophique du Covid par Donald Trump : « Les gens ont choisi - choisi - de ne pas nous écouter. Ils ont choisi davantage d'écouter leur chef politique. Et il les a induits en erreur… Sur les faits… Sur ce qu'il faut faire dans cette pandémie. » Mais les journalistes avaient-ils seulement conscience qu'ils deviendraient les acteurs involontaires d'un système qui est en train de détruire leur propre raison d'être ?

L'espace informationnel est devenu un bac à sable mouvant : répondre aux attaques de l'hyperréel ne sert qu'à le renforcer. Souvenez-vous du film Ghostbusters II : l'ennemi est une substance paranormale qui gonfle en réaction aux émotions négatives des gens. Plus la ville est hostile et émotionnellement toxique, plus la slime (1) devient active. Inutile de rappeler que le mot de l'année 2025 est « rage bait (2) » ou comment transformer la colère en source d'audience… ou d'électeurs !

Faute de pouvoir appeler les chasseurs de fantômes à la rescousse, la réponse à cette intoxication cognitive est, et restera, la pensée critique. « Grâce à notre pensée critique, nous conservons la capacité de ne pas céder à un raisonnement instrumentalisé par l'émotion. » Grâce à notre pensée critique, nous conservons la capacité de ne pas céder à un raisonnement instrumentalisé par l'émotion (peur, colère ou attachement identitaire), devenu le carburant principal de l'hyperréel. Et on l'a vu, lorsque ce mode de pensée automatique prend le pouvoir, la désinformation prospère.

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La pensée critique convoque un autre régime mental, plus lent. Non pour nier l'émotion, mais pour refuser de confondre ce que l'on ressent avec ce qui est vrai. Et elle commence par un geste presque subversif : ralentir, pour vérifier et douter méthodiquement. Même si tout dans notre environnement informationnel pousse à l'inverse, il ne faut pas oublier que l'objectif est de nous éloigner de notre capacité à interroger les faits.

Alors, si l'esprit critique est une option, nous pouvons tous devenir des soldats de la vérité. À ce prix seulement, elle peut cesser d'être une variable d'opinion et redevenir un horizon commun. Pilule rouge ou pilule bleue ? À vous de choisir.

1. Ndlr : pâte gluante visqueuse. 2. Ndlr : le dictionnaire d'Oxford le définit ainsi : « Contenu en ligne conçu pour susciter la colère ou l'indignation par son caractère frustrant, provocateur ou offensant, généralement publié dans le but d'augmenter le trafic ou l'engagement vers une page web ou un compte de réseau social particulier ».