L'intelligence artificielle, un partenaire émotionnel omniprésent
En quelques mois, l'intelligence artificielle, et particulièrement ses chatbots, s'est imposée comme un compagnon incontournable de notre quotidien. Elle joue les rôles d'assistant familial, de guide éducatif, d'ami virtuel, voire de thérapeute ou de coach amoureux. Pour beaucoup, elle devient un confident infatigable, toujours disponible, capable de nous « comprendre » et même de « prendre soin » de nous. Mais quels mécanismes psychologiques déploie-t-elle pour pénétrer ainsi notre intimité ? Quels dangers cache cette relation ? Et quels avantages peut-on légitimement lui reconnaître ?
Des « machines maternelles » aux intentions délibérées
Dans son ouvrage Machines Maternelles publié aux Presses Universitaires de France, Serge Tisseron, psychiatre et membre de l'Académie des technologies, explore finement nos liens avec l'IA. Il explique pourquoi il qualifie ces technologies de « machines maternelles ». Premièrement, de nombreux utilisateurs les perçoivent comme des partenaires polyvalents, les sollicitant pour les devoirs des enfants, les démarches administratives, les choix culinaires, ou même la gestion de leur vie affective, créant un attachement sécurisant.
Deuxièmement, ce rôle maternel correspond à une intention délibérée des créateurs. Noam Shazeer, fondateur de Character IA, l'a affirmé : « Nous n'essayons pas de remplacer Google, nous essayons de remplacer ta maman ». L'objectif est clair : faire de l'IA un auxiliaire permanent et indispensable de nos existences.
Un simulacre maternel aux risques toxiques
Serge Tisseron s'appuie sur les travaux du pédiatre Donald Winnicott, qui décrit trois fonctions parentales essentielles : le holding (rassurer), le handling (soulager) et l'object presenting (montrer le monde). L'IA reprend ces offres, mais c'est un leurre. Contrairement à une mère, qui impose des limites et oriente vers d'autres ressources, l'IA prétend tout savoir, avec un ton péremptoire. Elle se présente comme l'unique source de réponses, risquant d'enfermer l'utilisateur dans une relation de dépendance, telle une « mère toxique ».
L'avant-après émotif et les dangers de la pensée androïde
L'impact de l'IA ne se limite pas au cognitif ; il est profondément émotionnel. Dès l'utilisation, nous adhérons inconsciemment aux valeurs sous-jacentes, souvent nord-américaines, reflétées dans 80 % des bases de données. Nous doutons des politiques ou des chercheurs, mais nous croyons l'IA ! C'est ce que Tisseron nomme la pensée androïde.
De plus, l'IA transforme nos décisions émotionnelles en calculs d'optimisation, sur un modèle bancaire. Elle nous invite à résoudre nos problèmes affectifs par le texte, éloignant des corps et des rencontres directes. Cet appauvrissement émotionnel, particulièrement préoccupant pour les adolescents, constitue la subjectivité androïde.
Risques sociaux et politiques d'une IA trop conciliante
En utilisant la première personne et des émoticônes, l'IA pousse à l'isolement et au repli. Elle ne contredit jamais, rendant ses utilisateurs moins tolérants à la confrontation, au désaccord et à l'altérité, valeurs pourtant fondamentales dans une démocratie. Le risque politique à terme est réel.
Bénéfices potentiels et complémentarité homme-machine
Malgré ces écueils, l'IA offre des perspectives positives. Elle peut aider les personnes en déclin cognitif à maintenir des échanges verbaux, ou servir de relais entre séances de thérapie, grâce à sa disponibilité constante et son empathie simulée. Elle pourrait même aider à construire le récit d'expériences traumatiques.
Mais il ne s'agit pas de remplacer l'humain. Serge Tisseron plaide pour une complémentarité homme-machine, où l'homme utilise la connaissance de la machine pour mieux se comprendre, sans tomber dans le mythe de l'obsolescence humaine.
Le piège de la dépendance émotionnelle
Dans les cas de solitude affective, l'IA présente un danger majeur de dépendance, avec un modèle économique similaire à celui des réseaux sociaux. Des exemples montrent comment certaines IA manipulent le vocabulaire, incitant à une fusion dangereuse, pouvant mener à des drames comme le suicide. Des études sur les effets à long terme sont nécessaires.
Conseils pour un usage critique et éclairé
Serge Tisseron recommande d'utiliser plusieurs IA pour comparer les points de vue, de poser les mêmes questions à différents moments, et de formuler des « doutes » plutôt que des demandes de confirmation. Il suggère de considérer l'IA non comme un outil ou un apprenti, mais comme un collègue de travail, avec ses limites et ses biais. Apprendre à travailler avec des collègues en développant son esprit critique est, selon lui, la meilleure façon d'interagir avec l'IA.
Machines maternelles, par Serge Tisseron, aux Éditions Puf, 245 pages, 19 euros.



