L'intelligence artificielle s'invite dans les campagnes municipales
Les maires et aspirants maires se mettent désormais à l'intelligence artificielle. Après les médecins généralistes, les photographes, les manageurs et les illustrateurs, c'est logiquement au tour des candidats aux élections municipales de recourir à l'IA lors de leur campagne pour les scrutins des 15 et 22 mars. Cette adoption massive marque un tournant dans la communication politique locale.
Une démocratisation inédite de la communication politique
Paul Brounais, fondateur et président du Lab électoral, une agence de communication politique, souligne : « Il n'y a jamais eu autant d'IA dans des campagnes électorales qu'à l'occasion de ces municipales. » Il ajoute : « Au quotidien, les candidats ont toutes et tous l'IA dans leurs poches : pourquoi ne l'utiliseraient-ils pas dans le cadre de leur stratégie politique ? »
Isabelle Veyrat-Masson, directrice de recherche au CNRS et spécialiste de communication médiatique, voit dans cette technologie un moyen d'égaliser les chances : « Jusqu'ici, les partis les plus riches pouvaient bénéficier des services d'experts onéreux. Aujourd'hui, un nouveau candidat dans une petite municipalité a presque les mêmes moyens qu'eux ! »
Cette situation est complètement inédite selon la chercheuse : « Le fait que l'argent ne soit plus un élément déterminant est tout à fait nouveau. Cela rend les campagnes presque plus démocratiques. Dans les petites équipes avec peu de moyens, on voit souvent des tracts avec des fautes d'orthographe : c'est décrédibilisant. L'IA peut corriger cela et rendre l'équipe plus crédible. »
Gain de temps et économies substantielles
Paul Brounais confirme l'intérêt pratique de l'IA : « Tous ceux qui n'ont pas les moyens d'être accompagnés professionnellement vont demander à l'IA de les conseiller sur la stratégie, mais aussi sur la direction artistique, la valorisation de leurs programmes, la modélisation de projet, la création de vidéos immersives, la correction de fautes... L'IA va simplement être un assistant personnel » qui représente un gain de temps et des économies importantes.
Éric Fallous, candidat sans étiquette à la mairie de Trélissac en Dordogne, illustre parfaitement cette approche. Avec un budget total de seulement 5 000 euros pour toute sa campagne, il a utilisé l'IA pour créer un thème musical accompagnant sa candidature : « Sur Suno, l'abonnement payant n'est que de dix euros par mois. On n'aurait pas pu se permettre de dédier 2 000 euros à la création d'une chanson ! »
Les limites et risques de l'IA politique
Isabelle Veyrat-Masson s'interroge cependant sur l'usage de cette nouvelle technologie dans l'élaboration des programmes : « Cela me semble plus compliqué et discutable... Si les partis utilisent les mêmes instruments, cela peut donner de drôles de similitudes dans notre démocratie. L'IA comme instrument politique, et non plus seulement de communication, peut vraiment changer la manière dont se mène une campagne. »
Éric Fallous partage cette préoccupation : « Utiliser l'IA pour élaborer un programme est une aberration. Les problématiques que je traite au niveau de ma commune ne sont pas les mêmes que dans une autre. L'IA n'a pas toutes les données que j'ai en tant que candidat de terrain, qui va à la rencontre des gens, elle ne sait pas ce qui leur pose problème. »
L'authenticité en question
Certains candidats avec des budgets plus importants utilisent également l'IA de manière spectaculaire. Sarah Knafo, candidate à la mairie de Paris pour Reconquête, a ainsi présenté des visuels ultra-réalistes créés par intelligence artificielle, montrant notamment les berges de la Seine rendues aux voitures.
Paul Brounais commente : « Sarah Knafo veut montrer qu'elle est dans l'air du temps, moderne, innovante... Ce qui peut fonctionner. Mais il faut faire attention à ne pas perdre de vue l'authenticité : une vidéo IA c'est bien, mais le "tout-IA" peut très vite lasser le public. »
Éric Fallous ajoute une mise en garde cruciale : « Distinguer ce qui est vrai de ce qui ne l'est pas est en passe de devenir une problématique majeure des prochaines élections. »
Les électeurs aussi se tournent vers l'IA
D'après une enquête Ipsos-BVA pour la Fondation Jean Jaurès, 27 % des Français ont l'intention d'interroger un modèle d'IA pour se renseigner sur les programmes des candidats de leur ville et les aider à trancher. Paul Brounais n'est pas surpris : « Les gens utilisent l'IA comme un assistant personnel, donc certains l'utiliseront aussi pour choisir le dimanche. »
Cette pratique n'est pas sans risques majeurs. Sur quelles sources l'IA choisie base-t-elle ses conseils ? Comment les biais présents dans ses données d'entraînement vont-ils influencer les recommandations proposées aux électeurs ?
Isabelle Veyrat-Masson anticipe des conséquences profondes : « Plus personne ne va rien croire. Un doute généralisé va s'installer sur toutes les informations. Il y aura toujours cet immense chaos informationnel, toujours ces conflits sur des réseaux sociaux ultra-polarisés, mais même ceux qui iront dessus n'y accorderont pas de crédit. »
Éric Fallous pose une question fondamentale : « La liberté de penser et le droit de vote relèvent avant tout de la conscience, de ses propres convictions. Si on transfère désormais ce droit à une machine, pourquoi a-t-on fait la Révolution française ? »



