L'arnaque téléphonique entre dans l'ère de l'intelligence artificielle
« Allô, allô ? Oui, bonjour, c'est Nicolas, nous sommes partenaires d'Enedis... » La voix semble parfaitement humaine, avec ses hésitations naturelles, ses pauses pour attendre une réponse, et son argumentaire qui s'adapte en temps réel à la conversation. Pourtant, Nicolas n'est qu'une machine - ou plus précisément, une combinaison complexe d'algorithmes d'intelligence artificielle conçue pour arnaquer systématiquement ses interlocuteurs. Ce phénomène représente un nouveau palier dans le démarchage téléphonique abusif, bien plus sophistiqué et inquiétant que les méthodes traditionnelles.
Une campagne frauduleuse d'une ampleur inédite
La campagne de démarchage téléphonique illégale menée au nom d'un prétendu « partenaire d'Enedis » a pris une telle ampleur que l'entreprise a été contrainte de réagir officiellement fin janvier pour démentir toute implication. Les autorités recensent déjà des centaines de plaintes formelles, sans compter les innombrables personnes qui se sont simplement contentées de raccrocher, découragées par cette nouvelle forme de harcèlement téléphonique.
Le scénario, que de nombreux médias ont pu expérimenter à plusieurs reprises, suit toujours le même schéma bien rodé. L'appel provient généralement d'un numéro commençant par les préfixes 0424, 0568 ou 0162 - des indicatifs exclusivement attribués aux démarcheurs téléphoniques professionnels. Au bout du fil, un interlocuteur masculin ou féminin se présente par son prénom et se déclare « partenaire d'Enedis ».
La supercherie se déroule en plusieurs étapes bien définies :- L'interlocuteur assure ne pas être dans une démarche commerciale
- Il prétend être uniquement missionné pour vérifier une éventuelle éligibilité à des aides énergétiques
- Si la personne entre dans son jeu et répond favorablement, il propose un rappel par un « conseiller » avant de raccrocher
Le fonctionnement technique des call bots sophistiqués
Contrairement aux appels provenant traditionnellement de call centers à l'étranger, ces communications frauduleuses émanent de ce que les experts appellent des « call bots » ou robots d'appel. Il s'agit en réalité d'agents IA spécialement programmés pour passer massivement des appels de démarchage avec une efficacité redoutable.
Le système combine trois algorithmes distincts fonctionnant en parfaite synchronisation :
- Un premier algorithme est chargé de convertir en texte les réponses vocales de la personne contactée
- Un deuxième algorithme, généralement basé sur un LLM de type ChatGPT ou Claude, analyse ce texte et détermine la réponse la plus appropriée à apporter
- Un troisième algorithme transforme ensuite cette réponse en une voix humaine parfaitement naturelle
L'ensemble du processus s'appuie sur un script prédéfini que l'agent IA suit scrupuleusement, avec pour objectif final soit de vendre un produit, soit de récolter des informations personnelles, soit de générer un rappel par un opérateur humain pour finaliser l'arnaque.
Une accessibilité déconcertante pour les escrocs
La démocratisation de ces technologies représente un danger considérable. Pour peu que l'on maîtrise un minimum les bases techniques, il est tout à fait possible de créer soi-même, et gratuitement, un agent IA capable de passer des milliers d'appels de démarchage frauduleux. Pour ceux qui ne possèdent pas ces compétences, Internet regorge de solutions payantes facilement accessibles.
Des plateformes comme Trillet AI, Bland AI ou la française Omnia IA proposent des services clés en main, généralement destinés à l'origine aux entreprises légitimes pour la gestion des appels entrants, la prise de rendez-vous automatisée et l'optimisation des processus de prospection commerciale. Toutes promettent une mise en œuvre « en quelques minutes seulement ».
Dans une vidéo promotionnelle sur YouTube, le fondateur d'Omnia IA explique sans complexe comment créer son propre call bot « capable de passer plus de 1.000 appels par jour pour qualifier vos leads, prendre des rendez-vous et automatiser l'ensemble de votre processus de prospection commerciale ».
La rentabilité criminelle des robots téléphoniques
Deux raisons principales expliquent l'adoption massive de ces call bots par les entreprises légales mais aussi, et surtout, par les réseaux d'escrocs. Premièrement, le volume d'appels traité : les fournisseurs promettent « des milliers d'appels par jour » effectués « simultanément », comme le vante notamment Bland AI dans ses arguments commerciaux.
Deuxièmement, et c'est peut-être le facteur le plus déterminant, le coût dérisoire de ces technologies. La société britannique Callabs assure que son IA conversationnelle « remplace idéalement les téléprospecteurs et secrétaires pour une efficacité accrue ». La tarification se fait généralement à la minute, avec des coûts extrêmement bas.
L'entreprise autrichienne Fonio propose ainsi un coût de base de seulement 8 centimes la minute, avec une offre « business » à 790 euros par mois comprenant 8.000 minutes d'appels. Ce tarif représente l'équivalent d'un emploi de téléprospecteur qui enchaînerait les appels sans aucune pause pendant 35 heures par semaine, mais pour moins de la moitié du SMIC français. Une rentabilité criminelle qui explique l'explosion de ce phénomène inquiétant.



