Virtual Regatta : l'engouement pour un jeu de voile virtuel qui capte des millions de joueurs
« Pendant les trois mois du Vendée Globe, je ne pense qu'à Virtual Regatta. Mon premier geste le matin, ce n'est pas de regarder les infos, mais mon classement au jeu. » Depuis une dizaine d'années, la journaliste Estelle Denis fait partie des joueurs accros à Virtual Regatta, un jeu de simulation de voile en ligne et en 3D. L'animatrice ne manque aucune des grandes courses au large du calendrier, qui sont toutes déclinées dans une version virtuelle.
Un jeu calqué sur la réalité des courses au large
Les skippers professionnels comme virtuels prennent le départ des courses à la même heure, à la différence près que les joueurs ne sont pas sur l'eau mais derrière leur écran, aux commandes de leur bateau virtuel. Le parcours et les conditions météo du jeu sont calquées sur la réalité, obligeant les joueurs à définir leur cap selon des fichiers météo réels, actualisés toutes les six heures. Comme en mer.
En 2020-2021, en plein confinement, plus d'un million de joueurs ont participé au Vendée Globe virtuel, « un record absolu pour une partie de jeu vidéo », note Thomas Gauthier, directeur général adjoint de Virtual Regatta. Le Vendée Globe virtuel a donné à ses joueurs une opportunité d'évasion, avec « l'impression de vivre une aventure pendant trois mois », se rappelle Estelle Denis.
Le succès saisonnier des grandes courses françaises
Tour du monde en solitaire et sans escale organisé tous les quatre ans, le Vendée Globe est le grand succès de Virtual Regatta, un jeu très saisonnier dont l'audience dépend de la notoriété des événements couverts. Les plus grandes courses au large en France sont aussi celles qui rassemblent le plus de participants sur Virtual Regatta, à commencer par le Vendée Globe (830 000 joueurs en 2024-2025), suivi par deux transatlantiques : la Route du Rhum (500 000 joueurs en 2022) et la Transat Café L'Or (145 000 joueurs en 2025).
Fédérer des novices et des passionnés
Pour atteindre ces scores, Virtual Regatta a réussi à « placer le curseur au bon endroit, en proposant un jeu accessible au grand public, mais dans lequel les passionnés s'y retrouvent », estime Alexandre Kowalski, athlète en voile olympique et champion du monde de voile virtuelle en 2022. De fait, « Skipper Gilou » a gagné le Vendée Globe virtuel 2024-2025 alors qu'il ne pratique pas la voile. Estelle Denis non plus : « ce qui m'intéresse, c'est la voile virtuelle », insiste-t-elle.
« Comme on pourrait être bon à Fifa sans être footballeur, on peut être très bon à Virtual Regatta sans être voileux », résume le joueur Baptiste Gully, fondateur de l'équipe Black Sailing Project. Parmi la petite majorité de pratiquants de voile qui jouent à Virtual Regatta, on compte de grands coureurs au large comme Alexia Barrier. Après avoir terminé 24e du Vendée Globe 2020-2021, elle a couru l'édition suivante en ligne, s'amusant à tenter des options stratégiques qu'elle n'aurait jamais prises sinon, comme « naviguer très proche de la zone des glaces ».
La stratégie virtuelle versus la réalité en mer
Si le jeu attire des navigateurs professionnels, le skipper Yves Le Blévec est formel : la stratégie sur Virtual Regatta « n'a rien à voir » avec ce qui se passe en mer. « Dans le jeu, on n'a pas peur d'aller naviguer dans 45 nœuds de vent, et on dort bien la nuit. La conduite d'un bateau est heureusement bien plus compliquée que ça. »
Un engagement chronophage pour les joueurs passionnés
N'empêche, même en ligne, participer à une course au large demande beaucoup d'engagement. Le voilier avance 24 heures sur 24, selon le cap donné par son skipper virtuel. Les joueurs les plus passionnés se lèvent donc la nuit pour ne pas manquer le fichier météo envoyé vers 4 h 30 (5 h 30 à l'heure d'été), avec l'espoir de « récupérer des places sur ceux qui dorment paisiblement », confie Philippe Le Poupon.
Au travail, les plus aguerris peuvent aller jusqu'à « décaler un rendez-vous quand [leur] bateau rase les côtes », à l'image d'Olivier Blanchon. Pour Estelle Denis, qui consulte Virtual Regatta « au moins trois fois par heure » en période de grande course, les coupures publicitaires de son émission de radio sont mises à profit pour changer de cap ou de voiles.
La difficulté de terminer les courses virtuelles
Dans un jeu aussi chronophage, la difficulté n'est pas de prendre le départ de la course, mais de la terminer. Sur le Vendée Globe 2024-2025, seuls 46 % des joueurs au départ ont terminé cette épreuve qui a duré plus de deux mois. Plus courtes et stratégiquement moins compliquées, les grandes transatlantiques enregistrent un meilleur taux d'arrivée, d'environ 60 %.
Afin de se soutenir sur la durée et partager cette aventure, des équipes de joueurs se sont créées, comme l'équipe INC, dont Catherine Rogard est la coach. Quatrième joueuse mondiale, cette cadre dirigeante compte sur son équipe pour lui donner l'alerte « en cas d'urgence ou de grand changement météo. Si ça arrive pendant une réunion, je peux sortir mon téléphone pour faire un réglage et temporiser. »
Les origines et la simplicité du jeu
Avec Virtual Regatta, « plutôt que regarder le sport, on y participe » assurait Philippe Guigné, passionné de voile à l'origine du jeu. Lui qui s'ennuyait à jouer aux échecs contre un ordinateur a créé en 2002 l'entreprise Many Players, éditant des jeux multi-joueurs en ligne dans des sports populaires comme le foot et le rugby.
Sur proposition des deux partenaires de la Route du Rhum 2006, cet entrepreneur français accepte de développer un jeu de voile, avec un crédo : la simplicité. « Je veux que les gens arrivent à jouer à mes jeux. C'est de la voile, c'est déjà pas gagné », raconte-t-il au micro du podcast Into The Wind. Et c'est un succès. Sans campagne de marketing spéciale, la Route du Rhum virtuelle 2006 rassemble 50 000 joueurs. Deux ans après, le Vendée Globe virtuel 2008-2009 compte 340 000 participants.
L'évolution vers une spécialisation en voile
En 2012, Philippe Guigné arrête progressivement de développer d'autres jeux pour ne se focaliser que sur la voile, et renommer son entreprise Virtual Regatta. Malgré la concurrence, il parvient à l'imposer comme le jeu officiel de quasiment toutes les courses de voile. S'il est possible de jouer gratuitement à Virtual Regatta en bénéficiant de l'essentiel des fonctionnalités, une minorité de joueurs (moins de 10 %) investissent pour équiper totalement leur bateau, ou bien programmer précisément leur trajectoire.
La synergie avec le monde de la voile et les sponsors
Sur la cartographie de Virtual Regatta, on retrouve les navigateurs professionnels qui sont en mer, mais aussi tous les joueurs virtuels. On peut ainsi se battre contre sa famille, ses collègues ou ses amis, ou de grands noms de la voile mus en joueurs, comme Michel Desjoyeaux. « J'ai terminé une course à 7 secondes d'écart de lui, c'est une des petites victoires de la vie », sourit Estelle Denis.
Au départ des grandes courses au large, trois quarts des sponsors des bateaux sont aussi présents sur Virtual Regatta, sous plusieurs formes : avec un bateau virtuel à leurs couleurs, avec un classement dédié à leurs collaborateurs, ou encore avec une équipe de joueurs à leur nom. Les sponsors financent ainsi un pack complet (coûtant, selon les courses, jusqu'à 30 euros pour équiper totalement son bateau) à chaque joueur de l'équipe sponsorisée. Certains sponsors invitent même leurs joueurs sur le village départ des courses, ou en mer, en cas de bon résultat.
Les deux versions du jeu : Offshore et Inshore
Mais Virtual Regatta ne se cantonne pas aux courses au large. Jusqu'ici, nous n'avons évoqué que la version la plus populaire du jeu, Virtual Regatta Offshore, dédiée aux courses en haute mer. L'entreprise a développé un autre jeu, Virtual Regatta Inshore. Le format n'a rien à voir : il s'agit de courir des régates courtes, de 5 à 15 minutes, jouées en temps réel contre d'autres joueurs, et suivant précisément les règles de course à la voile.
Virtual Regatta Inshore ne s'adresse qu'aux initiés, et le niveau est très élevé. « Sans un minimum de connaissance en régate, c'est dur », juge Quentin Duval, qui a couru plusieurs fois des championnats de France en voile, en mer. Malgré tout, Virtual Regatta Inshore est devenu en 2018 le jeu officiel du championnat du monde de voile virtuelle organisé par la fédération internationale de voile, puis a été reconnu par le comité international olympique comme le support des « Olympic eSport series ».
L'internationalisation et les anecdotes marquantes
Une réussite pour ce jeu qui rassemble entre 10 000 et 15 000 joueurs quotidiens, dont 83 % ne sont pas Français. À l'inverse, Virtual Regatta Offshore suit la même tendance que la course au large et peine à s'internationaliser, comptant seulement 20 % de joueurs non-Français.
Malgré des bugs occasionnels relevés par des joueurs, l'engouement pour Virtual Regatta Offshore reste impressionnant. Au point qu'en 2024-2025, le retraité Bernard Poitau a couru le Vendée Globe virtuel dans son bateau de 5,50 mètres posé dans un champ, en contact avec sa famille uniquement par téléphone. En plein hiver, le skipper virtuel a tenu 64 jours, se réveillant toutes les trois heures pour ajuster son cap sur sa tablette connectée.
Il a conclu son aventure comme un navigateur digne de ce nom, en allumant des feux de détresse de couleur rouge, qu'il a agités en se tenant debout sur l'étrave de son bateau, sous les applaudissements de ses proches. Ou comment un jeu de voile peut permettre à tous de se prendre pour un marin au long cours, partant à l'assaut des océans.



