Artemis II : une mission médicale au-delà de la protection terrestre
C'est une réalité souvent méconnue : depuis la fin du programme Apollo, aucun être humain n'a franchi la ceinture de Van Allen, cette barrière protectrice formée par le champ magnétique terrestre. Même les occupants de la Station spatiale internationale (ISS), en orbite basse, restent abrités sous ce bouclier invisible. Avec Artemis II, quatre astronautes vont s'aventurer dans l'espace profond, s'exposant directement à un environnement où les radiations cosmiques dominent sans conteste.
Des avatars biologiques pour anticiper les risques
Pour comprendre comment l'organisme humain réagit à cette menace essentielle pour la conquête spatiale, la Nasa a transformé le vaisseau Orion en véritable laboratoire médical de pointe. L'expérience la plus emblématique, nommée AVATAR, vise à répondre à une question cruciale : comment prévoir les séquelles d'un long séjour dans l'espace lointain, sachant que chaque astronaute réagit différemment aux rayonnements ?
La solution réside dans de minuscules dispositifs appelés « organes sur puce ». À peine plus grands qu'une clé USB, ces avatars biologiques contiennent des cellules de moelle osseuse de chaque membre d'équipage, cultivées en laboratoire à partir de simples prises de sang effectuées avant le vol. En les envoyant au-delà de la ceinture de Van Allen avec Artemis II, la Nasa pourra observer en temps réel les dégâts biologiques qu'ils subiront.
L'objectif ultime est de concevoir des kits médicaux et des traitements préventifs entièrement sur mesure pour le voyage vers Mars. Comme le souligne avec humour Nicky Fox, responsable scientifique de l'agence : « Je ne vais pas disséquer un astronaute, mais je peux analyser ces petits organoïdes ».
Le corps humain sous surveillance constante
En parallèle de leurs avatars, les quatre pionniers du retour vers la Lune seront eux-mêmes étroitement surveillés. Équipés de bracelets connectés dans le cadre de l'étude ARCHeR, ils permettront de documenter les impacts d'un vol spatial lunaire sur le corps humain, un domaine encore peu exploré.
Ces moniteurs enregistreront en continu leurs mouvements et cycles de sommeil, assurant un suivi médical en temps réel. Couplées à des évaluations pré et post-vol, ces données permettront de décrypter comment le stress de l'espace profond et l'isolement extrême affectent leur santé mentale, leurs capacités cognitives et la cohésion de l'équipage.
Mais la surveillance la plus cruciale concerne leur système immunitaire. L'espace a tendance à affaiblir nos défenses et à réactiver des virus dormants, comme celui du zona. Pour anticiper cette menace, la salive offre une fenêtre d'observation unique. Face au manque de place pour un réfrigérateur dans la capsule Orion, la Nasa a opté pour une solution ingénieuse : les astronautes déposeront leur salive sur des pages de carnets contenant un papier spécial. En séchant sur ces buvards, les échantillons seront stabilisés naturellement pour le voyage de retour.
Un protocole médical complet et des défis logistiques
Ces prélèvements salivaires s'inscrivent dans un protocole plus vaste baptisé « Standard Measures ». Les astronautes fourniront également des échantillons de sang et d'urine, exclusivement avant le décollage et après leur retour. Ce suivi sera complété par des tests scrutant leur équilibre, le mal de l'espace, l'évolution de leur microbiome, ainsi que la santé de leurs yeux et de leur cerveau.
Pour maintenir leur condition physique dans un espace confiné, ils utiliseront le « Flywheel », un dispositif compact permettant des exercices d'aérobie et de résistance comparables à ceux d'un rameur. Ces 30 minutes d'exercice quotidien serviront aussi à étudier la dynamique de vol : l'énergie cinétique déployée par un astronaute en effort perturbe l'orientation du vaisseau, et les ingénieurs observeront comment les systèmes de contrôle compensent ces secousses.
Des observations scientifiques inédites de la Lune
Pendant que leur corps sera scruté depuis la Terre, les astronautes auront les yeux rivés vers l'extérieur. Ils survoleront la Lune lors d'une occultation solaire exceptionnelle, étudiant la couronne solaire sous un angle nouveau. Ils traqueront également le phénomène mystérieux du soulèvement de poussière lunaire, soupçonné depuis l'ère Apollo mais mal documenté.
En s'approchant de l'astre, ils chercheront à distinguer les véritables couleurs du régolithe lunaire à l'œil nu, révélant des teintes spectaculaires comme le vert de l'olivine ou le brun-gris du pyroxène. Au sixième jour, la capsule frôlera la face cachée de la Lune, où près de 60 % de la surface n'a jamais été observée par des yeux humains. Parmi les merveilles inédites figure le cratère Oriental, dont la bordure n'a jamais été admirée dans son intégralité.
Pour photographier ces formations, l'équipage utilisera un appareil photo grand public, le Nikon Z9, testant ainsi la résistance des capteurs commerciaux face aux radiations cosmiques.
Des technologies de communication révolutionnaires
Pour rapatrier ces images et données vers la Terre, la Nasa testera une transmission par laser utilisant la lumière infrarouge. Ce faisceau permet de transmettre un volume d'informations nettement supérieur aux ondes radio traditionnelles. Depuis la banlieue lunaire, l'objectif sera d'envoyer des procédures de vol, des données scientifiques, des communications vocales et même des vidéos en 4K préenregistrées.
Parmi les informations capitales transitant par ce laser figureront une cartographie complète des radiations cosmiques à l'intérieur du vaisseau. Six capteurs actifs surveilleront la météo spatiale en temps réel, épaulés par quatre détecteurs de l'agence spatiale allemande (DLR). Ces instruments, d'une résolution six fois supérieure à ceux d'Artemis I, mesureront précisément l'exposition aux ions lourds.
Les astronautes porteront également des dosimètres en permanence. Ce réseau de capteurs agira comme une alarme vitale : en cas d'éruption solaire violente, le centre de contrôle pourra ordonner à l'équipage de se retrancher dans un abri anti-radiations au cœur de la capsule.
Une flotte de satellites et un héritage historique
La science d'Artemis II ne se limite pas au vaisseau Orion. Peu après le lancement, l'étage supérieur de la fusée a largué une flotte de quatre nanosatellites internationaux :
- TACHELES (Allemagne) : étudiera l'impact de l'environnement spatial sur des composants électriques.
- K-Rad (Corée du Sud) : mesurera les effets biologiques des rayonnements.
- ATENEA (Argentine) : évaluera des boucliers anti-radiations et des liaisons de communication.
- SHMS (Arabie saoudite) : scrutera la météorologie et les champs magnétiques spatiaux.
Au milieu de cette technologie, l'équipage transporte aussi un bagage insolite de 4,5 kg : un échantillon de la toile du premier avion des frères Wright (1903), un drapeau de la mission annulée Apollo 18, et une carte mémoire contenant les noms de 5 millions de Terriens. Preuve que si la science d'Artemis II prépare l'avenir martien, elle reste solidement ancrée dans l'histoire qui l'a rendue possible.



