Trois jours après leur lancement, Anthropic a annoncé vendredi 12 juin la suspension de ses deux nouveaux modèles d'intelligence artificielle (IA) – la version très restreinte Claude Mythos 5 et sa déclinaison bridée pour le grand public, Claude Fable 5 – afin de se conformer à une injonction du gouvernement américain. Washington exigeait que l'entreprise coupe l'accès de ces modèles à tous les ressortissants étrangers, aux États-Unis ou ailleurs, une directive sans précédent. En France, de nombreux responsables politiques y ont vu un signal alarmant. Voici cinq questions pour comprendre cette affaire.
Que sont Anthropic et ses modèles IA mis en cause ?
Basée à San Francisco, l'entreprise Anthropic est un fleuron américain de l'IA, valorisée à près de 1 000 milliards de dollars et dirigée par son cofondateur, Dario Amodei. Comme Google avec Gemini et OpenAI avec ChatGPT, Anthropic propose un robot d'intelligence artificielle disponible en ligne : Claude, considéré comme l'un des modèles les plus puissants du marché.
Anthropic a lancé mardi Fable 5, premier modèle rendu public appartenant à la classe Mythos, sa gamme la plus avancée. L'entreprise avait dévoilé l'existence de Mythos début avril mais en restreignait l'usage à un consortium d'entreprises et d'institutions, le projet Glasswing, en raison de ses capacités pour mener des attaques de cybersécurité. Fable 5 est bridé dans des domaines sensibles comme la cybersécurité et les risques d'attaque biologique et chimique. Sa version non bridée, Mythos 5, est réservée à quelque 200 entreprises, organisations et agences étatiques, désormais choisies « en collaboration avec le gouvernement américain », selon Anthropic.
Pourquoi l'entreprise a-t-elle été forcée de les suspendre ?
Anthropic a été contraint de suspendre ces deux modèles afin de se conformer à une injonction du gouvernement américain tombée dans la soirée. Washington a ordonné, au titre du contrôle des exportations, de couper l'accès à ces modèles pour « tout ressortissant étranger, à l'intérieur ou à l'extérieur des États-Unis », y compris « les employés étrangers » d'Anthropic, selon le communiqué de l'entreprise. Faute de pouvoir trier ses utilisateurs, Anthropic, déjà en conflit avec l'administration Trump, a annoncé devoir « brutalement désactiver » les deux modèles pour l'ensemble de ses clients.
Selon le média américain Axios, la directive émane du secrétaire au Commerce Howard Lutnick. Il aurait agi après avoir appris qu'une entreprise était parvenue à contourner les garde-fous mis en place pour ces modèles, réputés capables de détecter et exploiter des failles de cybersécurité avec une rapidité et une acuité inédites. Sollicité par l'AFP, le ministère du Commerce américain n'a pas donné suite.
Quelle est la position d'Anthropic ?
Anthropic veut voir l'affaire comme un « malentendu » : « Nous contestons que la découverte d'un potentiel contournement justifie le rappel d'un modèle commercial déployé auprès de centaines de millions de personnes », écrit l'entreprise dans son communiqué. « Si ce standard était appliqué à l'ensemble du secteur, nous pensons qu'il mettrait essentiellement à l'arrêt tous les nouveaux déploiements de modèles » d'IA de pointe, ajoute l'entreprise, en première ligne de la compétition mondiale face à OpenAI, Google et le chinois DeepSeek. Anthropic affirme travailler à rétablir « dès que possible » l'accès à ces modèles dernier cri, les autres restant opérationnels.
L'entreprise milite de longue date pour un encadrement public de l'IA : dans un texte publié mercredi, son patron Dario Amodei plaidait pour un régime d'audits obligatoires des modèles les plus puissants, inspiré de l'aviation civile, qui donnerait au gouvernement le pouvoir d'en bloquer le déploiement. Mais cela doit se faire « dans le cadre d'une procédure légale transparente, équitable, claire et fondée sur des faits techniques », rappelle Anthropic. La directive de vendredi « ne respecte pas ces principes », dénonce l'entreprise.
Pourquoi la société a-t-elle déjà été opposée au gouvernement américain ?
Ce n'est pas la première fois qu'Anthropic et le gouvernement s'opposent sur le terrain de la sécurité, argument commercial central de la start-up. L'armée américaine s'était notamment servie de Claude au cours de son opération pour arrêter le président vénézuélien Nicolas Maduro, ce qu'ignorait Anthropic, qui a par la suite demandé la mise en place de garde-fous éthiques. L'entreprise souhaitait notamment que son IA ne soit pas utilisée pour de la surveillance de masse aux États-Unis, ou pour aider des armes à sélectionner leurs cibles de manière autonome.
Après avoir essayé de lui tordre le bras, le Pentagone a finalement rompu début mars ses contrats avec Anthropic, désignée comme un « risque pour la chaîne d'approvisionnement », et celle-ci a saisi la justice.
Pourquoi l'injonction de Washington inquiète-t-elle les politiques en France ?
Après l'injonction de Washington contre Anthropic, plusieurs responsables politiques et candidats à la présidentielle ont appelé à soutenir le secteur de l'IA en Europe et notamment l'entreprise française Mistral AI, dans un besoin d'indépendance face aux États-Unis. Dans un communiqué, LFI a appelé entre autres à « la mobilisation de l'épargne nationale » pour des « infrastructures numériques stratégiques », et à « l'ouverture de négociations à l'ONU » pour réguler l'IA, tandis que Jean-Luc Mélenchon a estimé que la décision américaine « prouve l'urgence d'être indépendants et souverains ». Le patron du PS Olivier Faure a lui appelé à « construire une vraie puissance européenne ». Pour Jordan Bardella, président du Rassemblement national, « cette décision soudaine vient nous rappeler que l'intelligence artificielle est déjà un sujet de souveraineté nationale majeur ».
« Nous ne pouvons pas compter sur d'autres car cela nous rend vulnérables, la décision des États-Unis le montre. Anthropic est leur détroit d'Ormuz », a déclaré Gabriel Attal, président de Renaissance. Edouard Philippe (Horizons) a lui exhorté l'Europe à « se réveiller », appelant à privilégier les « marchés technologiques européens » et à simplifier « des normes qui avantagent les big tech américaines ». Une dernière mesure également prônée par le candidat de LR Bruno Retailleau, qui veut aussi « réorienter la commande publique vers des solutions souveraines ». Et le sénateur d'inviter le patron d'Anthropic, Dario Amodei, à s'installer en France : « Vous êtes les bienvenus à Paris. »



