Reconnaissance faciale : une menace pour les libertés en France
Le sociologue et lanceur d'alerte Thomas Le Bonniec tire la sonnette d'alarme sur l'utilisation illégale par les forces de l'ordre françaises d'un logiciel de reconnaissance faciale, mettant en garde contre la normalisation d'une surveillance de masse qui rappelle les régimes autoritaires. Dans une tribune publiée le 27 mars 2026, il analyse les conséquences profondes de ces pratiques sur la démocratie et l'État de droit.
Un logiciel illégal au cœur de la police
Le 16 mars 2026, le média d'investigation Disclose a révélé que les gendarmes et policiers français utilisent depuis 2022, sur leurs téléphones de service et sans cadre légal, le logiciel NEO (Nouvel Équipement Opérationnel). Ce système est directement connecté au fichier TAJ (Traitement des Antécédents Judiciaires), qui contient des dizaines de millions de dossiers, incluant neuf millions de portraits. NEO permet ainsi de contrôler des citoyens en temps réel, parfois sous la contrainte, comme l'illustre le cas de Roger, dont l'identité et les antécédents ont été récités par des policiers après une prise de photo forcée.
Ces méthodes sont particulièrement inquiétantes car, selon l'enquête de Disclose, elles sont anciennes, répandues et violent la loi française, qui interdit la consultation du TAJ et l'utilisation de la reconnaissance faciale lors des contrôles d'identité. Cette situation semble normaliser une surveillance constante et massive, une caractéristique typique des régimes autoritaires. Félix Tréguer, sociologue et membre de la Quadrature du Net, souligne dans son livre « Technopolice » que de telles technologies auraient rendu la clandestinité impossible durant la Seconde Guerre mondiale.
Un danger existentiel pour la démocratie
La comparaison avec les États-Unis est édifiante. L'agence ICE (Immigration and Customs Enforcement) utilise un outil de reconnaissance faciale, accède aux caméras de surveillance routière et exploite des données de santé pour la géolocalisation prédictive. Ces technologies sont également employées contre des citoyens américains s'opposant aux opérations de l'ICE, avec des violences mortelles, comme l'assassinat de manifestants à Minneapolis en janvier 2026.
En France, le processus de surveillance s'accélère. En 2024, l'Assemblée Nationale a voté l'expérimentation de la reconnaissance faciale pour les Jeux Olympiques, prolongée jusqu'en décembre 2027, malgré les avertissements des experts. Le 25 mars 2026, le ministre de l'Intérieur Laurent Nuñez a déposé le projet de loi RIPOST, visant à expérimenter la lecture automatisée des plaques d'immatriculation et la vidéoassistance. Bien que le ministère affirme qu'il ne s'agit pas d'un outil de reconnaissance faciale interconnecté aux fichiers de police, cette déclaration semble être un aveu déguisé du déploiement accru de la vidéosurveillance algorithmique.
L'influence internationale et les résistances locales
Au niveau européen, la directive Omnibus, proposée par la Commission européenne, affaiblit le RGPD et l'AI Act, réduisant ainsi les protections juridiques contre ces technologies. Parallèlement, des outils développés dans des contextes de conflit, comme l'application Blue Wolf utilisée par l'armée israélienne en Palestine, sont exportés vers la France. Disclose avait révélé en 2023 que le logiciel Video Synopsis, doté de fonctionnalités de reconnaissance faciale illégales, équipait la Police et la Gendarmerie Nationale depuis 2018, avant d'être désactivé en octobre 2024 après le scandale.
Les méthodes de surveillance sont d'abord testées dans les périphéries, sur les populations vulnérables, avant de se généraliser. Face à cela, des initiatives locales émergent. Le nouveau maire de Saint-Denis, Bally Bagayoko, a annoncé vouloir réduire le nombre de caméras de surveillance et désarmer la police municipale, identifiant un continuum entre la répression coloniale et le consensus sécuritaire. Cette démarche contraste avec la position commune des partis politiques français, qui prônent une augmentation de la vidéosurveillance et la légalisation des outils biométriques.
Thomas Le Bonniec conclut que des logiciels comme NEO incarnent une dérive autoritaire vers la surveillance de masse, niant le droit à la résistance à l'oppression. Il salue l'initiative de M. Bagayoko comme un signe d'effritement du consensus sécuritaire, espérant que d'autres municipalités suivront. Montrer que la surveillance est aux antipodes de la sécurité pourrait, selon lui, constituer un progrès majeur dans la lutte contre l'extrême droite.



