Les Bleus face aux Diables Rouges : un rendez-vous historique aux enjeux renversés
Portés par la dynamique exceptionnelle née de leur large victoire face à l'Irlande (36-14), les joueurs du XV de France doivent afficher ce dimanche le même visage conquérant face à une sélection galloise présentée comme l'homme malade du rugby européen. Il fut pourtant un temps où ce rendez-vous suscitait un puissant frisson chez tout adversaire.
Le mythe gallois : entre souvenirs glorieux et réalité actuelle
Affronter les Diables Rouges de la géniale génération à rouflaquettes incarnée par Gareth Edwards, à l'Arms Park sous le regard charbonneux de tout un peuple revigoré de fierté, s'apparentait à ces voyages initiatiques qui invitent à l'introspection. Défier les puissants chœurs gallois éructant d'un souffle houblonneux « Land of my Fathers », dans un Millenium Stadium claquemuré de la tête aux pieds, pouvait plonger les visiteurs dans un état proche de l'asphyxie.
Ce souvenir ne s'est pas encore totalement dilué dans les effluves frelatés des pubs de Saint-Mary-Street. Les derniers succès gallois dans le Tournoi, ultimes faits de gloire d'une génération qui a dominé le rugby de l'hémisphère Nord tout au long des années 2010, ne datent finalement que de 2019 et 2021. Près de 10 jours après la brillante performance française, Fabien Galthié a pourtant dû déployer tout ce qu'il avait en lui d'emphase et de lyrisme pour évoquer cette menace historique.
Une profession de foi qui sonne comme un anachronisme
Expéditif au moment de commenter ses choix tactiques, le sélectionneur français a en revanche pris tout son temps pour raconter ces chants qui « vous accompagnent de la descente du bus jusqu'au terrain ». Sans oublier de mettre en garde contre « la dimension émotionnelle très forte » qu'implique un match au cœur de Cardiff : « C'est très particulier, ça nivelle les valeurs. »
Une telle profession de foi flatte à merveille le romantisme qui enveloppe traditionnellement le Tournoi des Six Nations. Elle apparaît malgré tout particulièrement datée dans le contexte actuel. Loin de son objectif initial qui consistait à tenir en éveil son groupe, elle dessine en creux une réalité bien plus crue. Le simple fait que Fabien Galthié n'ait identifié comme menaces principales que celles qui s'agglutineront dans les tribunes d'une enceinte qui ne devrait même pas faire le plein en dit long sur l'état préoccupant du rugby gallois.
La domination française : des statistiques éloquentes
Mais puisque le sélectionneur nous invite à parler d'histoire, prenons donc le temps de survoler les almanachs des dernières saisons. On y trouve des victoires tricolores fondatrices :
- Celle décrochée en 2020, épique (23-27), qui a mis fin à dix années d'échecs tricolores à Cardiff
- Celle arrachée de haute lutte en 2022 également, terriblement accrochée (9-13), qui a lancé les Bleus vers le Grand Chelem cette année-là
Ce qu'en revanche on ne trouve plus, c'est la trace d'une défaite française lors des sept dernières rencontres entre ces deux nations. Depuis le quart de finale perdu lors de la Coupe du monde 2019 au Japon, le XV de France ne s'est plus incliné face au pays de Galles.
Un contexte gallois particulièrement défavorable
Pourquoi s'attarder sur le passé récent ? Parce qu'autant le dire tout de suite, on a bien du mal à imaginer comment la troupe en guenilles de Steve Tandy, qui n'a gagné que deux de ses 24 derniers matchs – contre le Japon ! –, qui s'est fait éparpiller façon puzzle par l'Afrique du Sud la dernière fois qu'elle a joué devant son public à Cardiff (73-0), pourrait mettre fin à cette série pour peu que les Bleus se montrent un tant soit peu sérieux.
Les Gallois y croient-ils eux-mêmes ? Après tout, ils ont offert au XV de France le privilège de s'installer dans leur vestiaire pour la mise en place ce samedi… Hormis un relâchement affreusement coupable, qu'est-ce qui pourrait raisonnablement jouer des vilains tours aux Bleus ?
Les ambitions françaises et les atouts techniques
Lorsqu'ils ont pénétré sur la pelouse du Principality Stadium, à la veille de la rencontre, certains partenaires d'Antoine Dupont ont jeté un regard curieux vers son plafond. Il faut espérer qu'ils ont conscience que Cardiff n'est qu'une étape vers un horizon beaucoup plus vaste. La manière avec laquelle ils ont écarté de leur route les Irlandais autorise les plus solides ambitions.
Mais avant de sonder leur consistance face à l'Écosse à Édimbourg, puis contre l'Angleterre au Stade de France lors des deux dernières journées de cette édition, les Bleus doivent s'appliquer à les soigner en faisant le plein de points à Cardiff ce dimanche puis contre l'Italie à Lille.
Reconduit dans son intégralité, le paquet d'avants tricolore dispose de suffisamment de mobilité, de puissance et de réserve pour prendre la mesure d'un vis-à-vis qui n'a bien que la première de ces trois qualités à lui opposer.
Les promesses du nouveau centre français
Les forfaits de Yoram Moefana et Nicolas Depoortere constituent évidemment une déception. Mais les promesses soulevées par Fabien Brau-Boirie, présenté (trop vite ?) comme le futur Yannick Jauzion avant même sa première sélection, tout comme l'efficacité de son association avec Emilien Gailleton depuis le début de la saison à Pau, imposent l'excitation.
Visiblement lui aussi enthousiasmé par ce qu'il a observé face à l'Irlande, l'ancien ouvreur international anglais Stuart Barnes a estimé dans sa chronique au « Times » que Matthieu Jalibert pouvait sublimer Antoine Dupont comme Phil Bennett l'avait fait pour Gareth Edwards en son temps. Décidément, le frisson semble avoir changé de camp, et les Bleus apparaissent désormais comme les grands favoris de cette confrontation historique.



