Une rivalité franco-anglaise qui traverse les siècles
Si elle existe depuis 120 ans maintenant, la rivalité entre la France et l'Angleterre s'est particulièrement cristallisée de la fin des années 80 jusqu'en 1995. C'est une promesse de clichés. La guerre de 100 ans, Jeanne d'Arc, Waterloo, Dunkerque, Mers El Kébir… Une liste non exhaustive et en vrac. Une avalanche de références historiques, censées illustrer la rivalité ancestrale opposant la France et l'Angleterre, qui déferlent à chaque fois que ces deux équipes s'affrontent dans le Tournoi. Qu'il se joue à cinq ou à six nations.
L'affiche du Stade de France dans la tradition
L'affiche programmée samedi soir au Stade de France ne fera pas exception à la règle en dépit de la déception née de l'immense gadin des coéquipiers d'Antoine Dupont en Écosse (50-40). Puisque les Bleus ont un titre à aller chercher face à leur ennemi intime, tous les prétextes seront bons à l'exhumation des bons et des mauvais souvenirs - malgré ou à cause de l'arbitre, c'est selon… - tirés de ces confrontations. Qui plus est pour les 120 ans du premier match entre ces deux sélections.
Les débuts d'un antagonisme rugbystique
L'histoire de cet antagonisme rugbystique a débuté en 1906. C'était au Parc des Princes, avant l'entrée de la France dans le Tournoi en 1910, pour une très sèche victoire anglaise (8-35). Pourtant, contrairement à ce que pourraient laisser penser les nombres d'années écoulées avant de célébrer la première victoire face à cet adversaire (1927), puis le tout premier succès tricolore à Twickenham (1951), l'exacerbation de cette rivalité sportive est somme toute relativement récente.
Une Angleterre pas si impériale au départ
Bien après que « l'Irish Times » ne dépose officiellement l'appellation « Crunch », pour insister sur le caractère croustillant de 1981 quand la France a terminé son Grand Chelem aux dépens de l'Angleterre qui venait de réaliser la même performance un an plus tôt, elle s'est surtout cristallisée entre la fin des années 80 et le début des années 90.
« C'était toujours conflictuel, quelles que soient les générations. On avait envie de l'affronter pour la faire tomber »
L'assertion ne vise pas à faire croire que cet adversaire était anodin pour les Français. « On était déjà dans les clichés avec l'Angleterre », se souvient Pierre Berbizier qui avait fait ses débuts internationaux en 1981 : « Face à cette équipe, c'était toujours conflictuel, quelles que soient les générations. On avait envie de l'affronter pour la faire tomber. » Mais il manquait le petit frisson suscité par l'incertitude sportive. « C'est vrai que dans les années 80, on ne perdait pas beaucoup contre eux », abonde Philippe Sella, l'ancien centre aux 111 sélections.
Vrai. Au cours de cette décennie, les Bleus n'ont perdu que trois fois face à l'Angleterre. Et ce constat est valable même après avoir élargi la focale : entre 1966 et 1990, le XV de France a remporté 15 de ses 25 matchs face aux Anglais, pour seulement sept défaites et trois matchs nuls.
1987, le véritable tournant
« Quand on allait là-bas, on allait voir la vieille Angleterre, vernie et surannée », témoigne Yves Harté, grand reporter de la rubrique rugby de « Sud Ouest » à ses débuts : « On allait voir Twickenham qui avait connu la Blitzkrieg. Mais en dépit de l'admiration pour la pompe anglaise, ce n'était pas une opposition farouche. » L'inversion du rapport de force dans les années qui ont suivi n'en a été que plus violente.
Dans le rugby anglais, l'année 1987 marque un tournant. C'est celle de l'organisation de la première Coupe du monde, mais aussi celle de la création d'un championnat professionnel à 12 équipes Outre-Manche. Dans le sillage d'une nouvelle génération incarnée par Will Carling, Jeremy Guscott ou Brian Moore, qui font leurs débuts internationaux respectivement en 1988 et 1989, l'Angleterre impose une domination à l'équipe de France marquée par une série de huit succès consécutifs entre 1989 et 1995. Implacable.
« Il y avait un vrai problème de discipline entretenu par ce qui se passait dans notre championnat », se remémore l'ancien troisième Laurent Cabannes : « On se disait souvent qu'on pouvait mettre deux ou trois essais de plus qu'eux, mais que si on prenait autant de pénalités que d'habitude, on perdrait. C'est ce qui s'est passé assez souvent. »
L'explosion de la rivalité en 1991
Il y avait déjà là de quoi faire naître un solide antagonisme entre ces deux générations. Ce duel a cependant été enflammé par le scénario du quart de finale de la Coupe du monde 1991 perdu par la France au Parc des Princes (10-19), au terme d'un match durant lequel Serge Blanco avait notamment été particulièrement « soigné » par les Anglais. « La pire défaite, c'est celle-là », pose Laurent Cabannes. « 1991 est une année noire. Une année anglaise », grince Philippe Sella : « Ils sont venus nous battre chez nous, au terme d'un match qui ne devrait pas être montré aux supporteurs. Il y avait de la violence. » Un ingrédient que les Français ont à leur tour ajouté dans le Tournoi, un an plus tard au même endroit, lors d'une défaite (13-31) marquée par les deux rouges infligés à Vincent Moscato et Grégoire Lascubé.
La catharsis de 1995 et l'apaisement
Les « sorry good game » prononcés par Will Carling pour sceller chacun des succès du XV de la Rose ont fini par nourrir une profonde animosité. « Ils nous énervaient dans le sens où on n'a pas gagné souvent contre eux et ils savaient bien jouer sur notre corde sensible dans les médias », sourit avec le temps Laurent Cabannes : « Et puis ça reste un sport britannique : l'arbitre avait une incidence importante. »
Un soir mémorable à Pretoria
Il a finalement fallu patienter jusqu'au match pour la troisième place lors de la Coupe du monde 1995 pour que les Bleus referment cette déprimante parenthèse. Une rencontre en guise de catharsis au cours de laquelle les Français se sont précipités vers Will Carling pour lui hurler sa propre formule. « On a été un peu des gosses sur ce coup-là », sourit Philippe Sella : « Moi aussi je lui ai dit : ça faisait des années qu'on entendait ça. On avait enfin réussi à battre cette Angleterre qui était notre enfer. »
Cette histoire aurait pu s'arrêter là. Ce soir-là, dans un bar de Pretoria, elle a pourtant pris une tournure beaucoup plus humaine quand les deux équipes sont tombées nez à nez. « On a fait une soirée énorme ! », s'enthousiasme Philippe Sella : « Du coin du bar à la piste de danse, on a passé la soirée avec eux. Ça a été une révolution. » Laurent Cabannes acquiesce : « Ça a été l'occasion de reconnecter entre deux générations, en bout de piste, qui étaient censées se détester. » Philippe Sella, encore : « On s'est connus. Enfin, on s'est reconnus. »



