Cent minutes en enfer… avant de filer au paradis. Onze ans plus tard, ce Toulon - Leinster du 19 avril 2015 est encore dans les esprits. Sur la rade, on en chérit tendrement le souvenir. À Dublin, on ne cesse de le maudire. Car ce rendez-vous entre cadors (le RCT avait remporté les éditions 2013 et 2014 de la Coupe d’Europe, les Irlandais les éditions 2011 et 2012) est avant tout l’histoire d’une pièce qui retombe du bon côté… Celui du RCT.
Un match sous le signe du suspense
Après le match, le président Mourad Boudjellal en convenait : « Aujourd’hui, je m’étais préparé à la défaite. Je m’étais même programmé pour être digne dans la défaite. J’étais vraiment persuadé que le match allait nous échapper. Le rugby se joue à que dalle. » Un coup d’œil dans le rétro suffit à le confirmer.
Un stade à moitié vide
Auréolé d’un Brennus et d’une deuxième étoile continentale, Toulon se présente en favori face au Leinster, qu’il a sèchement battu en quart de finale la saison passée (29-14). Mais les signes sont irlandais. Le stade Vélodrome de Marseille, pourtant plein à craquer face à Toulouse quelques semaines plus tôt (64 819 spectateurs), sonne cette fois bien creux pour un tel rendez-vous, avec « seulement » 35 116 âmes. Le public toulonnais, trempé par un crachin digne de l’île d’Émeraude, est même challengé par les quelque 3 000 supporters dublinois.
L’enjeu est pourtant de taille : en remportant ce choc, Matt Giteau et sa bande peuvent retrouver Clermont en finale de Champions Cup, et ainsi décrocher un troisième sacre européen d’affilée, ce qu’aucun club n’a jamais réalisé. C’est sûr, l’affiche promet. Sauf que les premiers actes de ce scénario hitchcockien ont tout d’un pétard mouillé. En-avant à foison, flopée de turnovers concédés (19 sur l’ensemble de la partie), touche bousculée, mêlée chahutée (trois pénalités en première période)… Bernard Laporte ne reconnaît pas son RCT. « On n’était pas dans un grand jour », déclarera l’entraîneur toulonnais.
Les Irlandais, eux, restent fidèles à leur sacro-saint fighting spirit. Et s’accrochent avec ténacité grâce à la botte de l’international Ian Madigan, aligné au centre. Dans ce blockbuster qui semble tourner au navet, l’arrière gallois Leigh Halfpenny lui donne la réplique pour maintenir Toulon à flot… et offrir à ce film un dernier acte qui le rendra culte.
Les cœurs s’emballent
Au terme de 80 minutes de guerre de tranchées, les deux formations ne sont pas parvenues à se départager (12-12). Le drop meurtrier de Jimmy Gopperth, pour venir glacer des aficionados toulonnais déjà refroidis par le match et la pluie, est passé juste à droite des perches à deux minutes de la fin. De l’autre côté, le coup de pompe de quasiment 60 mètres signé Delon Armitage, sur le gong, n’a pu faire rugir le Vélodrome comme il l’avait fait un an plus tôt, face au Munster.
Les insoutenables prolongations vont décider du sort de la rencontre. D’entrée, le pied magique d’un Halfpenny des grands jours – que Jonny Wilkinson, présent en tribunes, n’aurait pas renié – replace les Rouge et Noir en tête (83e). Mais deux minutes plus tard, Mourad Boudjellal croit bien voir le rêve de triplé lui échapper. Ali Williams écope d’un carton jaune et Madigan remet les siens à égalité (15-15). Même si l’on est cardiaque, pas besoin de pacemaker. Malgré une nouvelle pénalité de l’arrière toulonnais, la seule tension palpable dans les tribunes ou devant les télés suffit à emballer les cœurs.
Un coup de poignard
Alors, que dire de cette action disputée au-delà de la 90e minute. Dans le mythique antre marseillais, c’est habituellement le temps des buts assassins ou salvateurs. Cela devient aussi celui de Bryan Habana. Après un énième turnover, Ian Madigan passe de héros à fossoyeur de son équipe. Il décide de jouer un cinq contre trois en allongeant sur la ligne médiane une passe sautée bien longue… mais surtout suicidaire. L’ailier supersonique du RCT a flairé le coup. 50 mètres plus loin, dans le désert de l’en-but irlandais, le champion du monde sud-africain s’offre un plongeon d’anthologie (25-15). Marseille explose. Toulon aussi.
Ce coup de poignard « a tué » les hommes de Matt O’Connor, selon les mots de ce dernier. Et si l’essai de l’espoir inscrit par Sean O’Brien sur ballon porté relance le suspense (94e, 25-20), le RCT de Halfpenny et Habana ressort le poing levé de cet infernal combat de boxe. « On me demande souvent pourquoi je signe des stars. Voilà, c’est ça les stars ! », s’exclamera Boudjellal au sujet de ses deux vedettes du jour. « À 14 contre 15, on a su faire preuve d’un bel esprit d’équipe. On s’est tous arraché les uns pour les autres », expliquera pour sa part le buteur gallois.
Moins de deux semaines plus tard, à Twickenham, lui et ses coéquipiers ajouteront une troisième étoile au blason frappé du muguet.
Les autres affrontements
Le 6 avril 2014, en quart de finale de H Cup
C’est la première fois dans leur histoire que les deux équipes croisent le fer. Fraîchement sacré champion d’Europe, le RCT de Jonny Wilkinson a succédé au Leinster de Brian O’Driscoll sur le trône du vieux continent. Dans un Mayol bouillonnant, les hommes de Bernard Laporte entérinent la passation de pouvoir, s’imposant 29 à 14 malgré la sortie prématurée de « Wilko ». Au relais de l’ange blond, le génie casqué Giteau fait le boulot. Xavier Chiocci et Drew Mitchell, eux, s’offrent chacun un essai. Et Toulon poursuit sa route vers la deuxième étoile.
Le 13 décembre 2015, en phase de poules de Champions Cup (J3)
Jamais deux sans trois. Porté par un pack de golgoths (Manoa, Taofifenua, Gorgodze, Vermeulen…) et un doublé de Steffon Armitage, le RCT assoit sa domination sur les Boys in blue. Il l’emporte de nouveau sur ses terres (24-9), pour relever la tête sur la scène européenne après une déroute face aux Wasps, en Angleterre (32-6).
Le 19 décembre 2015, en phase de poules de Champions Cup (J4)
Comme on se retrouve ! Six jours plus tard, Toulonnais et Dublinois s’affrontent cette fois dans la capitale irlandaise. Josh van der Flier, actuel titulaire de la province, est déjà sur la pelouse. Mais lui comme Johnny Sexton ne peuvent empêcher la révolte varoise au cours de la dernière demi-heure. Juan Smith et ses partenaires font tomber l’Aviva Stadium et s’affirment en bête noire du Leinster (20-16).
Le 2 avril 2021, en huitième de finale de Champions Cup
C’est à ce jour la seule fois que les Leinstermen ont été déclarés « vainqueurs » d’un match face au RCT. Et pour le coup, les hommes de Leo Cullen n’avaient même pas eu besoin de jouer. En pleine politique anti-Covid, les organisateurs de la Champions Cup décident d’acter la défaite sur tapis vert des Rouge et Noir à quelques heures seulement du coup d’envoi, alors même que Patrice Collazo et ses hommes avaient effectué le déplacement. En cause : la détection d’un cas positif au coronavirus d’un première ligne toulonnais n’ayant pourtant pas pris part au voyage. Furieux, Bernard Lemaitre dénonce les « errements » et le manque de « dialogue » de l’instance. Son Toulon sort de la compétition dès les huitièmes, sans avoir pu combattre. Le Leinster, lui, s’inclinera en demi-finale.
D. V.



