Sous le regard de 40 000 spectateurs, ses mains tremblent sur le micro qu’il serre un peu plus fort. Ce 25 avril 1992, Jean-Pierre Papin doit dire adieu. Dans une atmosphère chargée d’émotion, l’attaquant quitte l’Olympique de Marseille. « Il y a eu un grand silence, puis des applaudissements », se souvient-il, près de trente-cinq ans plus tard, à l’occasion de la mise en vente de l’un de ses maillots, le 21 mars dernier, adjugé pour 6 500 euros.
Ce maillot a été porté par Jean-Pierre Papin lors de sa dernière saison avec l'OM. La fiche technique du produit indique : « Maillot n° 9 de l’Olympique de France porté pour la saison 1991-1992 du championnat de France de Ligue 1. Le joueur joue 37 matchs. Match à déterminer. Dernière saison du joueur à l’OM. Marque Adidas. Modèle Equipment. Taille L. Fabriqué en France ». « Il est beau celui-là », s’exclame Jean-Pierre Papin. Le maillot aurait été transmis à la maison de vente par un ancien footballeur dont l’identité reste confidentielle et ne peut être divulguée. L’ex-joueur professionnel n’était pas au courant que cet « uniforme » serait proposé à la vente. Pour autant, il n’a pas l’air de s’en offusquer.
« Le dernier, c’est moi qui l’ai »
Bien plus que de simples tenues de match, ces maillots sont précieux, pour lui. « Aujourd’hui, les joueurs peuvent en avoir pratiquement un différent à chaque match. À l’époque, nous n’avions pas beaucoup d’exemplaires, donc le rapport qu’on leur porte est complètement différent », raconte le Ballon d’Or 1991. Mais à la déception de ses plus grands fans, le maillot n’est pas le dernier qu’il a revêtu sur le terrain. « Le dernier, c’est moi qui l’ai », assure-t-il fièrement.
« Ce qu’il est devenu ? J’en ai fait un fauteuil », s’amuse Jean-Pierre Papin. Et même si le maillot vendu n’est pas celui du coup de sifflet final de sa carrière avec l’OM, pour lui c’est tout comme. « Ces maillots-là, ça rappelle déjà un titre, celui de champion de France. Et puis une saison qui a été peut-être la plus maîtrisée de toutes. On avait une équipe beaucoup plus expérimentée, avec de la bouteille. On gérait les matchs différemment. »
Ce soir du 25 avril 1992, Jean-Pierre Papin est aux côtés d’un illustre Didier Deschamps. Les deux coéquipiers marquent chacun un but. Face à ces pointures, Cannes s’incline. Un quatrième sacre d’affilée dans cette compétition pour le numéro 9, auquel s’ajoutent une Coupe de France ainsi que des titres remportés en Italie et en Allemagne.
« Je fais partie de ceux qui, quand ils portent le maillot, le portent jusqu’à la dernière minute, la dernière seconde. Pour moi, c’était une obligation de bien terminer. »
Aujourd’hui consultant sur RMC, il raconte au Point comment, à l’époque, il a quitté le club en état de grâce mais avec un pincement au cœur : « Je ne me sentais pas bien du tout. Je ne maîtrisais pas l’exercice de la prise de parole devant autant de monde. Quand on se retrouve devant le micro à devoir partager des choses qu’on n’a pas spécialement envie de dire, c’est un moment difficile à vivre », confie l’ancien footballeur. Après six ans à fouler la pelouse du Vélodrome, il tire sa révérence devant le public. « Ça a été une très belle histoire d’amour avec lui. Alors quitter le public, ce n’est pas facile. »
Il se remémore la soirée qui a suivi le match : un dîner au restaurant avec ses coéquipiers et les épouses de chacun. Un moment convivial qui, pour lui, résume bien l’équipe de l’époque. Et bien que déjà signé ailleurs, Jean-Pierre Papin a réussi à garder sa concentration jusqu’au bout : « Je fais partie de ceux qui, quand ils portent le maillot, le portent jusqu’à la dernière minute, la dernière seconde. Pour moi, c’était une obligation de bien terminer. »
Entre la « papinade » et le Ballon d’Or
Comment parler de ce joueur emblématique sans évoquer les deux éléments qui ont contribué à forger sa célébrité ? D’abord, Jean-Pierre Papin, c’est avant tout un geste : « la papinade ». Ce terme est né lors d’un match contre Niort. Il définit une technique de tir consistant à reprendre de volée un ballon depuis un côté de la surface de réparation – le plus souvent le droit – au moment où il retombe après un centre venu de l’aile opposée.
« C’est un journaliste du Provençal, Alain Paillou, qui l’a appelée comme ça. Et c’est resté. Aujourd’hui, quand on parle de reprises acrobatiques, on pense à ça. Ça reflète cinq ans de travail. Pendant cinq ans à Marseille, j’ai répété ce geste à l’entraînement, encore et encore, jusqu’à le faire en match sans réfléchir. Ça arrivait, je frappais, et souvent ça rentrait », précise avec nostalgie l’ancien footballeur.
Autre raison qui fait de ce joueur un talent connu du paysage sportif international : sa nomination au Ballon d’Or en 1991. « Ça a été une grande surprise. Je n’ai jamais joué pour l’avoir. C’est peut-être pour ça que je l’ai eu », admet-il, presque gêné. Si ce titre avait pu lui monter à la tête, il préfère saluer le travail des joueurs qui l’entouraient avec humilité : « un Ballon d’Or, on ne l’a pas tout seul. On l’a parce qu’on a des coéquipiers qui sont géniaux, parce que l’ensemble performe. Après, il faut toujours un qui sort du lot, et c’était moi. Mais sans les autres, ce n’est pas possible. »
Lui qui définit les buts comme « son truc », avait en réalité plutôt misé sur un autre titre au départ : « J’aurais préféré avoir un Soulier d’Or. C’était le trophée du meilleur buteur européen, avec une chaussure comme prix. Ça correspondait plus à ce que je faisais sur le terrain. Mais bon, un Ballon d’Or, je prends », partage-t-il en riant.
Avec le recul, il aurait peut-être un conseil pour le Jean-Pierre Papin de 1992, lors de ce dernier match, au moment de retirer son maillot : « Je lui dirais de réfléchir. C’est dur de faire des choix. Mais ça peut donner une autre dimension à une carrière. Mon seul regret, même si ça n’en est pas vraiment un, c’est de ne pas avoir gagné la Coupe d’Europe avec eux. Mais les carrières sont courtes, une quinzaine d’années. Ça demande des sacrifices, des choix. Parfois c’est compliqué, mais il faut les faire. »
Aujourd’hui, si le football, le terrain et les maillots restent au cœur de sa vie, l’ex-star du ballon rond a pris de la distance. « Je suis toujours passionné, mais avant, c’était le foot, le foot, le foot. Maintenant, je peux vivre plus normalement », explique-t-il. Du nouveau propriétaire de la chasuble – dont l’identité reste secrète – Jean-Pierre Papin rappelle qu’il détient « un trésor »…
Tous les mois, Le Point raconte l’histoire d’une pièce rare de valeur, sur le point de changer de mains aux enchères.



