Pour lui, les matchs contre Toulon ne sont jamais des rendez-vous comme les autres. Actuel cadre des Ciel et Blanc, Gaël Fickou est un peu cet aiglon parti du nid bien tôt pour mieux déployer ses ailes majestueuses. Toulouse, Stade français, Racing 92 : celui qui sera peut-être un jour centurion du XV de France (98 sélections) a bien volé depuis le départ de son Var natal. Mais ce samedi, l’affrontement face à son ex-club du RCT (qu’il n’a, ironie de l’histoire, jamais représenté au niveau professionnel) aura sans doute un goût encore plus particulier. Car si rien n’est (pour l’heure) signé entre les deux parties, le trois-quarts centre de 32 printemps devrait bien retrouver la tunique rouge et noire la saison prochaine. Un come-back auquel les fidèles de Mayol ne croyaient plus, quatorze ans après son départ hâtif vers le Stade toulousain, mais qui viendrait donc boucler la boucle de fort belle manière. Et ainsi faire la fierté de ceux qui l’ont vu éclore ici, en bord de rade.
« Il passait plus de temps au stade que chez lui »
C’est en effet à La Seyne que le talent a tout de suite brillé. Tombé dans la marmite ovale lors d’un stage de découverte proposé par le RCT, le petit Gaël suit son frère Jérémie du côté de Marquet. Didier Bonnabel, l’un de ses premiers précepteurs chez les moins de 13 ans seynois, se souvient d’un garçon « comme il n’en arrive qu’une fois par décennie ». « Il venait du football (et avait d’ailleurs été en contact avec les centres de formation de Monaco et Sochaux, Ndlr). Il avait tellement de qualités sportives qu’il aurait pu faire n’importe quoi. Du skate, du basket… Dans tous les cas, il aurait étincelé. » Bienheureux fut l’actuel coresponsable de l’école de rugby de l’USS en le voyant choisir l’ovalie. « Il a lâché le foot. Il se sentait bien au club. Avec son frère et ses collègues, ils passaient plus de temps au stade que chez eux. »
« Chez eux », c’était le 5e étage du Germinal, une tour du quartier populaire de Berthe, à La Seyne. Dernier garçon d’une fratrie de six enfants, Fickou y est élevé par un père sénégalais et une maman française. Le milieu est modeste, mais la vie lui a offert un don. Ami de longue date et ancien coéquipier à La Seyne puis Toulon, Corentin Braendlin raconte : « Dès ses premiers entraînements avec nous, on voyait que Gaël était au-dessus physiquement. Il était grand, athlétique, rapide et déjà technique. On se disait : “C’est impossible, ce mec ne vient pas de commencer le rugby !” »
« Chipo » le « bosseur »
L’actuel deuxième ligne de l’USS, ouvreur à cette époque, le voit alors « traverser le terrain » chaque week-end. « Il traumatisait tout le monde, rigole-t-il ! On avait une superbe génération à La Seyne (Thomas Vernet, Nicolas Plazy…), mais lui était notre facteur X. On savait très bien que s’il gardait la tête sur les épaules, à moins d’une catastrophe, il allait percer. » « Il sortait clairement du lot, renchérit Didier Bonnabel. Il avait une classe incroyable. On aurait dit une panthère sur le terrain. » Une panthère à la tête bien faite. Derrière son grand sourire, sa réputation de star au lycée à Hyères et sa crête de cacou – que le manitou Guy Novès lui fera raser à Toulouse –, « Chipo » (surnom donné par certains de ses amis de l’époque… et dont l’origine restera secrète) est surtout un énorme « bosseur ». « Il a toujours été assez mature, glisse le coach. Même quand il était au pôle espoirs à Hyères et que ses collègues allaient manger au McDo, lui tenait son régime. » « Je l’ai toujours connu déterminé, ajoute son ami. Quand il a envie de quelque chose, il se donne tous les moyens pour arriver à ses fins. »
Drifts en minibus et idole d’une ville
Pour autant, ne vous y trompez pas. Aussi précoce qu’il soit, le minot de la rade reste un ado. « Je me souviens d’un tournoi de rugby à 7 à Annonay, conte “Coco” avec le sourire. Gaël n’avait pas le permis, mais il avait piqué les clés du minibus du club et on était allés faire des grands drifts sur le parking du stade. » Ces anecdotes par milliers, à La Seyne comme au RCT, l’international français ne les a sans doute pas oubliées. À l’image des clubs de sa jeunesse, où son nom continue d’inspirer. « Quand les petits d’ici le voient, ils ont les yeux qui pétillent, assure l’international suisse. Les jeunes le prennent en exemple. Et nous, ses amis, on l’admire. » « Il se souvient d’où il vient, poursuit Bonnabel. Lui et son frère avaient repris l’USS pendant un moment, lorsque personne n’en voulait. Ils ont aussi monté le projet éducatif “Mêlée crampons” pour les jeunes du quartier. Gaël est une figure à La Seyne. » Un « petit prince de la rade », en somme. Bientôt de retour dans son royaume ? Avant cela, il reste quelques batailles à gagner. Et surtout un match décisif à jouer.



