Pourquoi la course à pied est devenue une religion en France
Course à pied : la nouvelle religion des Français

Les premiers pollens chatouillent à peine nos narines que, déjà, sur mon trajet à vélo, matin et soir, je vois les runners fleurir plus vite que la lavande en Provence. Ils sont reconnaissables entre mille avec leur uniforme : Garmin au poignet, casquette technique, gilet d'hydratation même pour huit kilomètres autour du lac, chaussures à plaque carbone et tee-shirt floqué du souvenir d'une course passée.

Un phénomène de société majeur

Ce véritable phénomène de société n'a rien d'anecdotique. D'après l'observatoire du running publié par l'Union Sport & Cycle en avril 2025, 12,4 millions de Français chaussent leurs baskets régulièrement dont 8 millions au moins une fois par semaine. Pour comparaison, le football, premier sport licencié de l'Hexagone, plafonne à 2,1 millions de licenciés. La course à pied est devenue le sport majoritaire de notre pays, avec son dress code et ses applications de suivi.

Une tribu mondialisée

Le runner contemporain partage une grammaire qui lui est propre : fractionné, sortie longue, dénivelé positif, allure seuil, VO2 max… Et des rituels précis : la photo de la panoplie complète étalée sur le lit la veille du marathon, le selfie post-finish la médaille autour du cou, le partage immédiat de la trace GPS sur Strava avec quête fébrile des kudos, ces « j'aime » version Strava. Aujourd'hui, courir sans le publier, c'est presque ne pas avoir couru.

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Dans mon quotidien de kinésithérapeute, ces nouveaux convertis occupent un espace de plus en plus grand, surtout ceux qui ont commencé tardivement et qui, en six mois, sont devenus accros à leur compteur. La pression est multimodale : SMS le week-end et la nuit pour une gêne au mollet qui pourrait compromettre la prochaine course, demande de rendez-vous rapprochés pour cicatriser plus vite, ce qui, hélas, ne fonctionne jamais.

La blessure, un drame personnel

Le moment le plus délicat de mon exercice est celui où je dois annoncer la mauvaise nouvelle : la blessure qui compromet le prochain trail. Comme un médecin qui doit délivrer un diagnostic difficile, j'accompagne le verdict avec tact et délicatesse. Parfois, c'est le drame et les séances de soin se transforment en psychothérapie : « Je suis totalement déprimé, c'est un cauchemar ». Pour une raison qui m'échappe encore, la blessure du runner est souvent vécue plus difficilement que celle du tennisman ou du volleyeur.

Cette détresse a une explication. Une étude menée en 2021 sur 3 669 coureurs (Orthopaedic Journal of Sports Medicine) confirme qu'un coureur sur deux se blesse au moins une fois par an, principalement au genou, à la cheville ou au mollet. Quand le corps lâche, c'est tout un édifice qui s'effondre : la routine, la communauté virtuelle, le palmarès personnel et l'objectif ultime : la course pour laquelle on se prépare durant tant de semaines.

Bouger autrement

Alors oui, je vais l'écrire : je ne cours pas, et je m'en porte fort bien. Cela ne fait pas de moi un sédentaire repenti, encore moins un ennemi du mouvement, dont je connais mieux que personne les vertus. Je pratique la boxe et le tennis, plusieurs fois par semaine, tandis que d'autres font du hand, du foot ou du golf, et sans en faire la promotion. Pourtant c'est le running qui occupe quasi tout l'espace sportif de mon feed Instagram. J'y vois défiler nutritionnistes, coachs improvisés ou runners passionnés comme le journaliste Hugo Clément qui a ouvert un compte dédié à sa passion.

Je ne peux que me réjouir de voir les Français s'adonner à cette nouvelle passion qui ne doit cependant pas être exclusive, au risque de s'exposer à la blessure. Marcher d'un bon pas, pédaler, nager, danser, jardiner, tout ce qui sort du fauteuil et de la sédentarité compte.

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Après quoi courons-nous ?

Mais après quoi courons-nous, au juste ? Notre époque a fait du corps une vitrine et de l'existence un tableau de bord. Tout se mesure désormais : les pas, le sommeil, les calories, la fréquence cardiaque, les minutes de méditation, les protéines ingérées. La course à pied est l'aboutissement parfait de cette logique, un sport où chaque sortie produit une donnée, chaque donnée un classement, chaque classement une image à publier. La communauté des runners est tellement puissante que j'en suis presque complexé de ne pas en faire partie ! Suis-je vraiment anormal si je ne cours pas ?