Les triomphes historiques de Gilbert Duclos-Lassalle à Paris-Roubaix
Le 12 avril 1992, puis le 11 avril 1993, le cyclisme français a vécu deux moments d'anthologie grâce à Gilbert Duclos-Lassalle. Ce Béarnais de Buros, alors doyen du peloton français à 37 ans, a remporté deux éditions consécutives de la célèbre course Paris-Roubaix, entrant définitivement dans la légende de l'Enfer du Nord.
1992 : La consécration après quatorze tentatives
Après treize participations infructueuses et deux deuxièmes places en 1980 et 1983, Gilbert Duclos-Lassalle réalise enfin son rêve le 12 avril 1992. Lors de la 90e édition de Paris-Roubaix, le coureur de l'équipe Z mène un raid solitaire de 46 kilomètres qui restera dans les mémoires.
Le déclic se produit dans la célèbre tranchée d'Arenberg, à plus de cent kilomètres de l'arrivée. Duclos-Lassalle y distance ses principaux adversaires, trop occupés à se neutraliser mutuellement. Seuls le Néerlandais Jean-Paul Van Poppel et le Belge Rik Van Slycke parviennent à le suivre dans un premier temps.
Mais à Seclin, à 46 kilomètres du vélodrome de Roubaix, le Béarnais se débarrasse définitivement de ses derniers compagnons d'échappée. "En parfait chasseur", selon les commentaires de l'époque, il file vers la victoire tandis que ses coéquipiers Greg LeMond, Jean-Claude Colotti et Christophe Capelle contrôlent le peloton.
Seul l'Allemand Olaf Ludwig, champion olympique à Séoul, parvient à s'extraire du groupe pour se lancer à sa poursuite. Mais l'effort désespéré du coureur allemand ne suffira pas : Duclos-Lassalle franchit la ligne d'arrivée avec 34 secondes d'avance, sous les ovations d'un public conquis par son panache.
Une victoire chargée d'émotion
Dès la ligne franchie, le vainqueur se précipite dans les bras de son épouse Maïté, en pleurs. "On l'a eue, on l'a eue !" s'exclament ses équipiers Greg LeMond et Jean-Claude Colotti en tombant à leur tour dans ses bras.
Le directeur sportif Roger Legeay résume l'émotion collective : "Aujourd'hui, il s'agit avant tout d'une victoire collective mais elle restera pourtant celle de Gilbert. Il la méritait tellement que nous sommes tous émus pour lui."
Greg LeMond, double vainqueur du Tour de France, ajoute : "Je suis heureux pour Gilbert. Il m'a épaté. Je ne pense pas qu'à 37 ans, je serai capable d'un tel exploit."
1993 : Le doublé historique
L'année suivante, le 11 avril 1993, Gilbert Duclos-Lassalle récidive dans des conditions encore plus spectaculaires. À 38 ans et huit mois, il bat le record de longévité détenu depuis 1960 par Pino Cerami, vainqueur à 38 ans et un mois.
La victoire se joue dans un duel haletant avec l'Italien Franco Ballerini, de dix ans son cadet. Les deux hommes s'extraient du groupe de tête dans le secteur pavé de Cysoing, à moins de vingt kilomètres de l'arrivée.
Ballerini, "surpuissant" selon les observateurs, semble dominer les débats. Mais Duclos-Lassalle, expérimenté, calque parfaitement sa stratégie : "Je l'avais vu dès le début, que ce serait lui le client", confiera-t-il plus tard.
Un sprint pour l'histoire
Sur la piste du vélodrome de Roubaix, le suspense atteint son paroxysme. Ballerini attaque à un demi-tour de la ligne, mais Duclos-Lassalle s'accroche désespérément. L'Italien lève les bras en premier, croyant avoir gagné, tandis qu'un grand silence s'installe dans le vélodrome.
Il faut attendre la photo finish pour connaître le verdict final. Le speaker Daniel Mangeas annonce enfin : "Vainqueur, Duclos-Lassalle !" Le Béarnais pousse alors un hurlement de soulagement, les yeux au ciel, les poings serrés.
La victoire est acquise "d'un boyau" selon l'expression du coureur lui-même. À 38 ans, Gilbert Duclos-Lassalle rejoint le cercle très fermé des coureurs ayant réalisé le doublé à Paris-Roubaix, aux côtés de Roger De Vlaeminck et Rik Van Looy.
Un amour réciproque avec le Nord
Gilbert Duclos-Lassalle a souvent répété : "J'ai deux patries dans le cœur, le Béarn et le Nord." Cette déclaration prend tout son sens au regard de ses exploits sur les pavés du Nord.
Le coureur découvre Paris-Roubaix en 1978 et tombe immédiatement amoureux de cette course unique. "Pour la première fois depuis longtemps, un Français, un jeune de surcroît, belle gueule et tempérament de feu, osait se colleter avec les pavés comme un vrai Flahute", écrivaient les journalistes de l'époque.
Sa persévérance finit par payer après quinze saisons chez les professionnels. Comme il le reconnaît lui-même : "L'expérience, dans cette course unique qui broie les énergies et use les plus endurants, est un atout incomparable."
Ces deux victoires consécutives restent parmi les plus belles pages de l'histoire de Paris-Roubaix. Elles témoignent de la ténacité d'un coureur qui n'a jamais renoncé à son rêve, et qui a su transformer l'Enfer du Nord en son propre paradis.



