Un renouveau taurin chez les jeunes Espagnols
Pour Sud Ouest, l'écrivain et anthropologue François Zumbiehl explore dans ses chroniques les origines, l'évolution et les dimensions anthropologiques de la corrida. En Espagne, un phénomène surprend : alors que le gouvernement réfléchit à contourner l'autorité parentale pour légiférer contre l'accès des mineurs aux arènes et aux écoles taurines, on observe une recrudescence marquée de jeunes fréquentant ces lieux controversés. Cette tendance suscite à la fois ravissement et interrogation, selon que l'on se positionne pour ou contre la tauromachie.
Des chiffres qui parlent
Des enquêtes récentes indiquent que 13% des jeunes Espagnols âgés de 15 à 24 ans osent affirmer leur passion pour la corrida. En 2025, ils ont été environ 700 000 à assister à une après-midi taurine. Ce sujet a dominé les Quatorzièmes Journées de la Tauromachie, tenues à l'Université Publique de Pampelune, où la question centrale était : « Que se passe-t-il avec les jeunes ? ».
Un profil type de jeune aficionado
Ces nouveaux passionnés ont généralement entre 20 et 30 ans. Ils terminent leurs études supérieures ou débutent leur vie active, conscients que se déclarer aficionados constitue un défi face à la bien-pensance d'une partie significative de la société. « Aujourd'hui la tauromachie, il faut la choisir », explique Eliana Abellán. Pour beaucoup, cette attirance naît d'une volonté de rejeter les interdits et d'aller à contre-courant, incarnée par des figures comme le fringant Roca Rey ou le révolutionnaire Morante.
Racines familiales et lien social
Ce désir de sortir des sentiers battus ne contredit pas la quête identitaire. L'aficion renforce leur personnalité en leur permettant de retrouver leurs racines : l'histoire de leur pays, leur héritage familial. Ce lien transgénérationnel se concrétise particulièrement aux arènes. « Partager depuis sa place ses émotions et commentaires avec le voisin devient une fête sociale ; on se parle entre générations », précisent Lucía Chicharro et Adriana Hernandez. Les arènes sont perçues comme un lieu de rencontre, d'échange et de partage, renforcé par les réseaux sociaux qui facilitent un « trafic d'opinions » efficace et un contact direct avec les toreros.
Une expérience sensorielle et émotionnelle
La plupart attribuent leur passion à l'héritage familial ou à des expériences vécues lors de fêtes taurines populaires. Même si le souvenir de la première corrida peut être flou, l'émotion intense persiste : l'élégance du torero, son courage face à la douleur, le respect envers l'animal. Pour Miguel, le choc émotionnel repose sur un contraste saisissant, comme la confrontation entre la charge violente du fauve et le relâchement presque absolu de l'homme. Interrogés sur la vue du sang, certains répondent que cela fait partie de la vie, surtout pour ceux restés proches du monde rural où la mort est naturalisée.
La corrida comme vérité sans filtre
Pour ces jeunes, la corrida représente une occasion unique de se confronter à une vérité brute. « Cette vérité qui se tient derrière le costume de lumières », déclare Eloísa Gamero, impliquant des heures d'entraînement, d'incertitude et de peur. Tous insistent : « Ici on voit une vérité sans filtre, ni écran, ni fake. Ici tout est pour de vrai. » Ils reconnaissent néanmoins avoir besoin de plus d'outils pour approfondir leur connaissance technique, réclamant des brochures papier ou digitales.
Valeurs éthiques et leçons de vie
Ils considèrent déjà les valeurs éthiques manifestées dans l'arène comme des leçons précieuses pour leur vie quotidienne. La concentration et la discipline du torero pour dominer sa peur servent d'exemple, aidant par exemple à gérer le stress lors d'examens. Pour Miguel, le noyau du rituel taurin réside dans l'admiration conjointe du toro et du torero, unissant leurs expressions dans la fugacité d'un moment unique, créant ainsi une œuvre d'art éphémère.
François Zumbiehl est écrivain et anthropologue. La plupart de ses ouvrages sont consacrés à l'univers de la tauromachie, notamment « Des taureaux dans la tête », « La tauromachie, art et littérature », et plus récemment « Ma corrida / L'Annonce faite à Séville ».



