À Paris, la double vie des parents séparés entre fête et coquillettes
Double vie des parents séparés à Paris

À Paris, une minorité de parents optent pour la résidence alternée après une rupture. Selon une enquête de l'Insee publiée en 2020, seulement 8 % des enfants ayant des parents séparés sont en résidence alternée dans la Métropole du Grand Paris, contre 12 % pour la moyenne en France métropolitaine. Pourtant, certains parents trouvent un certain équilibre personnel dans ce mode d'organisation.

Le burn-out maternel de Chloé

Avec du recul, Chloé (le prénom a été changé) considère avoir vécu un « burn-out » maternel. « Je faisais tout, je gérais l'enfant, la vie de couple, la vie sociale, les vacances. » L'administratif, les rendez-vous chez le pédiatre aussi… « Je pense que mon ex était un peu démissionnaire, peut-être un peu déprimé aussi. Et quand notre fille est arrivée, c'était trop pour lui. » Les premières années, elle se démène pour « trouver des solutions » : « Je lui ai proposé de faire une thérapie de couple, mais lui n'était pas en capacité de le faire, il n'entendait pas ce que je lui disais. » Aux 3 ans de sa fille, en 2023, Chloé atteint le point de rupture, les deux se mettent d'accord pour une résidence alternée. « Il a mis six mois pour trouver un nouvel appart, c'était un peu galère, mais sa famille l'a aidé », se souvient la jeune femme.

Une vie « schizophrénique »

Après la séparation, la Parisienne âgée de 39 ans se retrouve dans une période « un peu schizophrénique ». Pendant une semaine, elle sort « tout le temps », se couche « à 5 heures du mat » avant d'enchaîner avec le travail. La semaine suivante, la trentenaire récupère son enfant, se couche tôt et mange des « coquillettes au ketchup ». Vingt-quatre ans après la loi relative à l'autorité parentale, qui a fait entrer la résidence alternée dans le Code civil, ce mode d'organisation de l'hébergement de l'enfant de parents séparés continue d'être minoritaire après une séparation, notamment dans la capitale.

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Les freins à la résidence alternée

« Cela a tendance à augmenter, mais doucement. On est encore loin d'un pays comme la Suède, où cela représente 40 % des modes d'organisation », observe Benoît Hachet, sociologue et auteur d'« Une semaine sur deux : comment les parents séparés se réinventent » (Éd. Les Arènes). Parmi les freins, lui pointe la persistance des « inégalités de genre ». « Contrairement à ce que certains papas clamaient sur les grues (un homme avait revendiqué la garde de son fils en montant dans une grue à Nantes en 2013), il y a peu de résidences alternées, car les pères ne la demandent pas, tout simplement. » Il y a la crise du logement aussi, « avec des centres-villes où les loyers sont trop chers pour un seul salaire », comme à Paris.

Les bienfaits pour les parents

Pourtant, les parents alternants, interrogés par le sociologue dans le cadre de son livre, assurent le vivre bien, très bien même parfois. « Au début, c'est compliqué, les enfants leur manquent, mais quand ils ont confiance en l'autre parent, cela leur permet d'expérimenter plusieurs vies, avec une semaine d'ultraparentalité, puis une semaine à soi », reprend Benoît Hachet. Notamment pour les mères, évoque le chercheur, qui gagnent « en liberté », là où les pères avaient « déjà un espace qui leur était propre », au sein du foyer. « Lorsque les deux parents travaillent à temps complet, la mère passe en moyenne une heure de plus par jour avec les enfants que le père », dévoilait ainsi une étude de la Direction de la recherche, des études, de l'évaluation et des statistiques (Drees), publiée en 2025.

« J'ai tellement eu l'impression d'être enfermée après la naissance de ma fille que j'étais incapable de rester chez moi (pendant sa semaine sans sa fille), j'ai eu une grosse phase d'explosion de liberté, se remémore Chloé. Même m'occuper de mes deux chats me semblait impossible, je n'en pouvais plus… » Entre les deux parents, les tâches liées à leur enfant sont, aujourd'hui, mieux réparties. « Bon, c'est encore moi qui prends les rendez-vous médicaux ou qui m'occupe de payer la cantine, mais par rapport à ce que j'avais à faire avant, ce n'est pas grand-chose », glisse-t-elle.

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Naviguer « entre deux eaux »

Sarah, elle, s'est séparée du père de son fils « parce que je ne voulais pas qu'il soit élevé par une mère malheureuse, j'ai trop connu ça quand j'étais petite ». Quatre ans plus tard, tout n'est pas parfait, « mais ça va beaucoup mieux ». Et cette Parisienne a depuis appris à naviguer « entre deux eaux ». « Une semaine, tu es parent, l'autre, tu es déchaînée. Et quand tu quittes ton enfant, tu es triste mais quand tu le retrouves, tu n'as pas forcément envie de courir pour le récupérer à l'école ou aller au parc, relate cette femme âgée de 39 ans. Au début, tu es un peu perdu, mais ces deux vies finissent par se compléter. »

Se réinventer après la rupture

Après la rupture, certains se réinventent même, comme Eddy, quitté par sa compagne après 25 ans de relation. « Pour moi, on allait vivre ensemble jusqu'à la fin de notre vie et c'était tout, témoigne cet habitant de Pantin (Seine-Saint-Denis). Je me suis effondré. » Les deux cohabitent quelques mois ensemble, avant de mettre en place une résidence alternée. « Je n'avais jamais vraiment vécu seul, je n'étais jamais sorti seul. Pour moi, je n'étais pas une personne, j'étais en couple. Je ne savais même pas ce que j'aimais », décrit Eddy. Au fil des mois, le graphiste apprivoise sa solitude. « J'ai découvert que j'aimais bien écrire des poèmes, ça me libérait. Je continue toujours un peu d'ailleurs. Et surtout, j'ai commencé à vivre tout ce que je n'avais pas vécu avant. » Le quadragénaire découvre aussi la fête, part en rando « solo », télécharge même une appli de rencontre. « Au début, je ne savais pas faire, je n'avais pas du tout les codes », se marre-t-il.

La charge mentale des pères

Son rapport avec ses enfants s'en est trouvé bouleversé. « C'est comme si je les avais un peu redécouverts. Là, je m'occupe vraiment d'eux, je leur achète des habits, je les emmène chez le médecin, je cuisine pour eux chaque jour, même si je ne me suis malheureusement pas découvert un amour pour la cuisine… » Car si certaines mères savourent leur liberté retrouvée, les pères, eux, récupèrent « la charge mentale ». Marc (le prénom a été changé) est séparé depuis trois ans et demi, il a deux garçons, de 11 et 7 ans. « Il y a un truc qui est clair, quand tu es en couple, tu penses que tu fais ta part (en tant que père), mais quand tu es en garde alternée, tu réalises qu'en fait, tu en faisais beaucoup moins que ta compagne », raconte ce père de 48 ans. Et d'illustrer : « Je ne faisais pas tous ces petits trucs du quotidien, comme penser aux pique-niques lors des sorties scolaires. » Aujourd'hui, il n'a plus le choix, même s'il confie leur acheter parfois « un sandwich triangle », le matin même, en catastrophe. À l'instar d'Eddy, il se sent plus proche de ses enfants. « La relation a changé, ils m'ont vu fragile après la séparation. Et puis, je sais que le temps avec eux est compté, je n'ai pas envie de le gâcher, donc je pousse moins de gueulantes, je suis plus patient. » Marc est moins dans le compromis aussi. « Concrètement, j'arrêtais de mettre du gros punk le dimanche matin, parce que mon ex n'aimait pas ça. Maintenant, je peux partager ça avec les enfants, il y a un côté bande de potes qui émerge parfois, on est plus complices. »