Les seniors face à l'addiction numérique : un phénomène de rattrapage générationnel alarmant
Comme les plus jeunes générations, les personnes âgées développent désormais une dépendance croissante aux écrans, avec des risques spécifiques liés à leur condition et à leur situation sociale. Les chiffres du dernier Baromètre du numérique, publié le 9 février par le Centre de recherche pour l'étude et l'observation des conditions de vie (Crédoc), sont particulièrement éloquents :
- 75% des 60-69 ans et 68% des 70 ans et plus passent plus de deux heures par jour devant l'écran de leur ordinateur, tablette ou smartphone
- Plus de 80% des 60-69 ans et 70% des 70-79 ans possèdent un téléphone intelligent
- Parmi ces propriétaires, ils sont respectivement 73% (+4 points en un an) et 52% (+6 points) à utiliser leur téléphone au quotidien
Le laboratoire voit dans ces chiffres un phénomène de rattrapage générationnel et social. La grande majorité des seniors est donc quasi aussi connectée que les plus jeunes générations, ce qui leur permet de garder le contact avec leurs proches, faire leurs démarches administratives, effectuer des achats, s'informer et se divertir.
L'illectronisme : un handicap croissant dans un monde numérique
À l'inverse, pour ceux qui restent déconnectés, l'illectronisme devient de plus en plus difficile à vivre, voire véritablement handicapant, dans un monde numérique en constante expansion et densification. Cette fracture numérique accentue l'isolement social et limite l'accès aux services essentiels.
Les seniors, cibles privilégiées des escrocs en ligne
Moins expérimentés, moins avertis des dangers numériques, parfois moins affûtés d'un point de vue cognitif, les seniors constituent des victimes de choix pour un Web interlope et ses escrocs tapis derrière leur écran à l'autre bout du monde. L'avancée dans l'âge n'est pas synonyme de sagesse numérique ni gage d'usages raisonnés.
Comme pour les plus jeunes générations, l'ultra-connexion des plus âgés peut virer à la déraison voire à l'addiction. Les techniques d'hameçonnage – ou phishing – se multiplient :
- Livraison d'un colis à reprogrammer
- Demande d'aide d'un proche
- Paiement d'une amende
- Changement de mot de passe
Par SMS, mails ou posts sur les réseaux sociaux dont Facebook, très prisé par les seniors, les sujets et modes d'hameçonnage sont nombreux et particulièrement efficaces.
Les pièges des « boomers traps » et le danger de l'intelligence artificielle
Qui n'a jamais reçu, de la part de l'un de ses parents ou grands-parents, un message ou un post forwardé car trop mignon ou trop émouvant ou incroyable ? Ces boomers traps – ces pièges destinés à la génération des baby-boomers – sont appelés à devenir de plus en plus efficaces avec l'intelligence artificielle, en perfectionnement continu et accéléré.
Une IA désormais capable de construire et d'offrir un texte, une image, une voix dont la nature et l'origine sont proprement inqualifiables, avec le risque que ces images fantasmatiques soient prises pour des référents communs, comme le met en garde le philosophe spécialiste des technologies numériques, Éric Sadin.
Pertes de contrôle et conduites addictives chez les seniors
Il y a urgence à appeler à la vigilance, appuie la docteure Juliette Hazart, addictologue. Pour cette spécialiste, les seniors, du fait de leur âge, de leur environnement, de la période de leur vie qu'ils traversent, de leurs capacités physiques et intellectuelles, sont disposés et exposés aux pertes de contrôles.
Le passage à la retraite, le changement de rythme, la perte de rôle social, l'isolement, les premiers deuils, les maladies chroniques, la perte d'autonomie, la peur de vieillir et de la mort, l'âgisme de la société peuvent nourrir des conduites addictives, sur les réseaux sociaux par exemple. Avec toutes les conséquences que cela peut entraîner :
- Sédentarité accrue
- Exposition aux arnaques
- Consommation de fake news
- Exposition aux contenus anxiogènes
- Risques de détérioration de la santé mentale
La dépendance affective sur les réseaux sociaux
Chez les seniors, l'usage salutaire des réseaux sociaux se transforme parfois en dépendance affective, souligne la docteure Juliette Hazart. Le besoin d'être en lien l'emporte sur tout le reste et notamment sur un usage éclairé des réseaux sociaux.
Cette génération qui a grandi sans Internet découvre désormais une forme de solitude en ligne, enfermée dans une cage dorée numérique où le lien semble partout, sans être toujours totalement au rendez-vous.
L'apprentissage critique plutôt que technique
L'enjeu est donc d'apprendre aux seniors à se connecter de manière critique plutôt que simplement technique. Nombreux sont les assurances, les maisons de retraite, les opérateurs de téléphonie, les associations, les collectivités à organiser des ateliers spécifiques.
Comme leurs cadets finalement, les seniors doivent développer un regard critique sur les contenus numériques. Les enfants et petits-enfants doivent montrer comment vérifier un article, une photo. Et surtout montrer que c'est déjà compliqué pour eux, qu'ils se sont déjà laissé avoir, que tout le monde est concerné, conseille la médecin, auteure de Mon ado est accro aux réseaux sociaux. On doit partir de soi pour montrer que cela n'a rien d'un problème générationnel.



