Villeneuve-la-Garenne : la mosquée au cœur d'une guerre associative et politique
Villeneuve-la-Garenne : la mosquée en proie à une guerre associative

Une mosquée sous haute surveillance

En cette fin décembre, une assemblée générale se tient à la mosquée de Villeneuve-la-Garenne, dans les Hauts-de-Seine. Une dizaine de jeunes filtrent méticuleusement les entrées, tandis qu'à l'intérieur, d'autres gardent un œil vigilant sur la salle, scrutant les silhouettes suspectes. Depuis deux ans, l'édifice religieux s'est littéralement « bunkerisé ». Selon une source proche du dossier, plusieurs dizaines de caméras ont été installées aux abords du lieu de culte. Cette mesure de sécurité extrême s'explique par un conflit latent qui couve depuis 2020, opposant deux groupes pour le contrôle de la mosquée. À l'approche des élections municipales, les tensions bouillonnent, alimentées en sous-main par des soutiens politiques divergents. Dans cette ville populaire à l'importante communauté musulmane, le soutien des fidèles est perçu comme un facteur « déterminant » par les observateurs locaux.

La prise de pouvoir violente de 2020

Le conflit trouve son origine dans une prise de pouvoir soudaine et brutale survenue en 2020. L'Association d'unification islamique, dont les membres sont originaires de villes alentour comme Stains en Seine-Saint-Denis, profite d'une assemblée générale pour destituer bruyamment le gérant de l'époque, Abdelkhalek Khallouki. Dans la confusion générale, ce dernier s'effondre, victime d'un coup de poing porté à la tempe. L'auteur de ce geste violent n'est autre qu'Abdellatif Sadik, l'actuel président de la mosquée et de l'Association d'unification islamique. Il affirme avoir répliqué à un crachat. Selon le jugement rendu par la cour d'appel de Versailles en décembre 2022, consulté par Le Point, Abdellatif Sadik a été condamné pour ces violences à 500 euros d'amende avec sursis.

Dès le lendemain de la rixe, les « putschistes » profitent de l'hospitalisation du blessé pour s'emparer du contrôle de l'association, en changeant les statuts et les serrures. L'association justifie son « intervention » en invoquant « dix ans sans tenue d'une quelconque assemblée générale, malgré les demandes répétées des adhérents ». Depuis plusieurs semaines avant cet événement, l'association d'origine marocaine œuvrait à convaincre les jeunes de la cité de la Caravelle de la nécessité de reprendre le contrôle de la mosquée.

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Une bataille juridique interminable

Après plusieurs mois de bataille juridique acharnée, le tribunal judiciaire de Nanterre ordonne, fin 2024, la mise en place d'un mandataire ad hoc pour gérer la situation. Cependant, l'Association d'unification islamique continue de régir le lieu de culte comme si de rien n'était, ignorant cette décision. Le 20 novembre 2025, la cour d'appel de Versailles lui donne à nouveau tort, confirmant la légitimité des anciens gestionnaires. « Ils continuent à gérer la mosquée, à collecter de l'argent durant le ramadan, s'étonne un membre de l'ex-équipe. Ils gardent le pouvoir du micro, malgré les jugements. »

Dans ces conditions, les dirigeants actuels peuvent-ils légalement rester en place ? L'Association d'unification de la mosquée assure que oui, avançant que « l'annulation d'une décision de désignation d'un dirigeant ou d'un organe de l'association n'a pas d'effet rétroactif ». Elle maintient également avoir réélu son bureau en juin 2024 sans que cette décision « ne fasse l'objet d'aucun recours », et conteste vigoureusement la décision de la cour d'appel de Versailles.

Escalade des tensions et violences récentes

Depuis ce jugement, la situation s'est considérablement tendue. Le 19 décembre, l'ex-gérant de la mosquée et l'actuel trésorier s'empoignent violemment à l'entrée de l'édifice, provoquant leur chute dans les escaliers, comme le montre une vidéo consultée par Le Point. « Les faits ont été filmés et une plainte a été déposée, précise l'Association d'unification islamique. L'affaire est en cours d'instruction. »

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Le 21 décembre 2025, les gérants de la mosquée tentent de valider les comptes de l'association depuis l'exercice 2023. Le lendemain soir, l'ex-président reçoit la visite inquiétante de deux hommes encagoulés à son domicile. « J'ai ouvert la porte vers 21 heures, et je suis tombé sur deux personnes masquées qui m'ont demandé de sortir. J'ai eu peur, j'ai crié : “Allez-vous-en !” Ma femme était choquée, elle était sur le point de s'évanouir. Avant de partir, les deux hommes m'ont frappé et on a appelé la police », témoigne-t-il.

L'instrumentalisation politique à l'approche des municipales

Malgré la nomination d'un administrateur ad hoc – avec qui les deux parties assurent faire preuve de bonne volonté –, la situation reste figée. L'ex-gérant réclame au maire la tenue de nouvelles élections au bureau de la mosquée. Dans un courrier de mars 2024, Pascal Pelain, l'édile (UDI), se dit dans l'incapacité de les faire exécuter, invoquant la « séparation des pouvoirs ». « Il s'agit d'une affaire privée que nous n'avons pas suivie et sur laquelle nous ne portons aucun droit de regard », répond la mairie, interrogée par Le Point.

Pascal Pelain, qui brigue un second mandat, peut compter sur le soutien des gérants de la mosquée, qui ont publiquement salué son action lors d'un prêche de l'Aïd. L'association évoque des rapports « cordiaux » avec la commune, une affirmation que le maire appuie : « L'Association d'unification islamique est très bien intégrée à la Ville et auprès de la population. Elle fait partie du corpus associatif historique de la Ville et, à ce titre, nous dialoguons avec elle comme nous le faisons avec les autres associations. »

Au cours de son premier mandat, Pascal Pelain a donné son feu vert à l'extension de la mosquée, qui doit accueillir un centre cultuel islamique de plus de 1 100 mètres carrés. Le nouveau bail signé par la mairie supprime le loyer annuel de 11 800 euros et le remplace par un contrat sur quarante ans, pour la somme symbolique de 1 euro par an. Cependant, la première pierre n'a toujours pas été posée, laissant le projet en suspens.

Les réactions politiques et l'impact sur les fidèles

« La mosquée n'aurait jamais dû être instrumentalisée dans le cadre d'une élection municipale, dénonce Abdelaziz Bentaj, candidat sur la liste d'opposition « Union pour Villeneuve », et opposé au mégaprojet. J'ai simplement défendu la laïcité. La communauté musulmane doit pouvoir pratiquer sa foi sereinement, sans récupération politique. »

Même les Insoumis s'agacent de cette instrumentalisation, dénonçant au printemps 2025 : « Ce sont les macronistes et la droite de Villeneuve qui manœuvrent au sein de la mosquée. Ras-le-bol de vos pratiques pourries, laissez les croyants tranquilles ! » Alexandre Sartre, candidat LFI, renchérit : « Certains mouvements tentent d'utiliser la religion à des fins politiques, et cela fait irruption dans les municipales. Nous préférons rester en dehors des conflits autour de la mosquée. »

Pascal Pelain réagit vivement : « Je ne vois pas en quoi on peut parler de “manœuvres”. Si c'est une manière de dire que nous entretenons de bonnes relations avec les différents interlocuteurs et forces en présence de la Ville, la formule est peu adaptée. »

Une communauté divisée et meurtrie

Les fidèles de Villeneuve-la-Garenne se retrouvent malgré eux mêlés à une guerre associative et politique qui les dépasse. « Je regrette l'ambiance fraternelle d'avant 2020, soupire une habitante qui a changé de lieu de prière. Avant, nous étions un lieu vivant, au-delà de la prière, et pour tous les quartiers de la ville. Depuis, l'ambiance est lourde, soupçonneuse. Le dialogue avec les fidèles est rompu. Et les femmes ne sont plus les bienvenues que le vendredi. »

Un connaisseur des lieux abonde dans ce sens : « Les anciens se rabattent sur la mosquée de Gennevilliers. Une partie ne préfère ne pas s'en mêler, par crainte ou lassitude. Et de nouveaux fidèles sont drainés par la nouvelle équipe, créant une scission au sein de la communauté. » Alors que le scrutin des 15 et 22 mars approche, ces plaques tectoniques pourraient encore bouger, laissant présager de nouveaux soubresauts dans cette affaire complexe et douloureuse.