Alors que les projets de missions habitées vers Mars se précisent, une question demeure soigneusement évitée par les agences spatiales : celle des relations sexuelles en apesanteur. Pourtant, des chercheurs et des historiens de l'espace estiment que ce sujet, aujourd'hui encore frappé d'un tabou quasi absolu, devra être abordé de front pour garantir la viabilité psychologique et physiologique des futurs équipages.
Un sujet passé sous silence par les agences spatiales
Ni la NASA, ni l'Agence spatiale européenne (ESA), ni Roscosmos n'ont jamais publié d'étude officielle sur la sexualité en vol spatial. Les rares témoignages d'astronautes évoquent des liaisons amoureuses, mais aucun rapport ne décrit précisément les difficultés d'un rapport sexuel en micropesanteur. Selon l'historien de l'espace français Philippe Varnoteaux, interrogé par Libération, « la question est systématiquement éludée, car elle touche à l'intime et à la morale, mais aussi parce qu'elle est jugée non prioritaire par les agences ».
L'absence de données scientifiques contraste avec la réalité des vols de longue durée. Lors des missions de six mois à bord de la Station spatiale internationale (ISS), les équipages vivent dans un espace confiné, sans intimité réelle. Les modules ne disposent d'aucune porte, et les caméras de surveillance filment en continu les zones communes. Un astronaute américain, qui a souhaité rester anonyme, a confié à Libération que « la promiscuité est telle que la moindre velléité d'intimité est impossible ».
Des risques physiologiques et psychologiques méconnus
Au-delà de la gêne, les spécialistes pointent des risques concrets. En micropesanteur, le système cardiovasculaire est modifié : le sang afflue vers le haut du corps, ce qui pourrait réduire la pression artérielle nécessaire à une érection. La sudation, elle, ne s'évacue pas comme sur Terre : elle forme des bulles qui adhèrent à la peau, rendant tout contact glissant et inconfortable. « Sans gravité, les corps ne se comportent pas de la même manière, et il est probable que l'acte sexuel soit techniquement très difficile, voire impossible dans certaines positions », explique le médecin du sport Jean-Pierre Haigneré, ancien astronaute du CNES.
Sur le plan psychologique, l'absence de relations sexuelles pourrait exacerber le stress et la tension au sein d'équipages mixtes. Une étude de la NASA datant de 2021, citée par Libération, indique que 20 % des astronautes de longue durée ont déclaré avoir ressenti un « manque affectif » pendant leur séjour. Ce chiffre, bien que partiel, suggère que la gestion de la libido est un facteur de cohésion d'équipage à ne pas négliger.
Les agences spatiales commencent à réagir
Face à l'échéance des missions habitées vers Mars, prévues pour les années 2030, certaines agences commencent à sortir du silence. La NASA a lancé en 2023 un programme de recherche sur les « interactions humaines en environnement extrême », qui inclut une volet sur la sexualité. De son côté, l'ESA a organisé en 2024 un atelier à Cologne sur ce thème, réunissant des médecins, des psychologues et des juristes. Selon une porte-parole de l'agence européenne, « il est temps d'aborder ces questions avec sérieux et méthode, car elles conditionneront la réussite des futures expéditions ».
Reste que le sujet demeure sensible. Aucune agence n'a encore financé de simulation de rapport sexuel en apesanteur, que ce soit en vol parabolique ou en bassin d'immersion. « Nous en sommes au stade des recommandations, mais le chemin est encore long », admet un ingénieur de la NASA, qui préfère rester anonyme. D'ici à 2030, les agences devront pourtant répondre à une question simple : comment permettre aux astronautes de vivre leur sexualité sans mettre en danger la mission ?



