Armé d’un couteau, un patient alcoolisé profère des menaces contre un soignant. Cette agression, survenue début mars au centre hospitalier intercommunal Brignoles Le Luc (CHIBLL), illustre un phénomène quotidien dans les établissements de santé français. Les violences verbales et physiques, les incivilités et les dégradations de matériel touchent tous les services, des urgences aux unités de soins de longue durée.
Un constat chiffré alarmant
En 2023, l’hôpital de Brignoles a enregistré 88 signalements sur la plateforme de l’Observatoire national des violences en santé (ONVS). Après une baisse à 34 signalements en 2024, les chiffres sont remontés à 48 en 2025. Selon Frédéric Delpech Beata, directeur des ressources humaines du CHIBLL, la majorité des violences sont des agressions physiques ou verbales. Un tiers survient aux urgences, comme l’agression au couteau citée en exemple. Les autres secteurs les plus concernés sont les foyers résidences pour personnes âgées ou handicapées et le service de médecine, chirurgie et obstétrique (MCO).
Ces données locales rejoignent les statistiques nationales : dans 80 % des cas, les cibles sont des soignants, et les incidents se produisent principalement en psychiatrie, aux urgences, en EHPAD et en unités de longue durée. Les causes sont bien identifiées : troubles psychiques, usage de stupéfiants et alcoolisation génèrent des comportements agressifs. Dans 45 % des cas, une perception négative de la prise en charge (sentiment d’être mal traité, temps d’attente) est évoquée par les auteurs.
Former les personnels pour prévenir
Pour faire face, la formation est prioritaire au CHIBLL. Trois formations sont proposées aux personnels, adaptées selon l’environnement de soins : « gérer l’agressivité verbale et physique », « gestion de l’agressivité verbale », « prévenir et gérer les situations agressives et conflictuelles ». Une quatrième formation, spécifique aux urgences, s’intitule « faire face au risque d’agression dans le service des Urgences ».
Frédéric Delpech Beata explique : « Pour éviter les violences dans le secteur du handicap psychique, le personnel doit être aguerri à ces pathologies et à ce public. Il doit être formé à la prise en charge de maladies comme Alzheimer ou les déficiences intellectuelles. Cela contribue à une vie plus sereine dans les services, même si la violence reste inhérente à certaines pathologies. » Concernant les urgences, « même si l’agressivité peut être liée à des décompensations neurologiques, il s’agit souvent de gérer de l’agressivité pure, par la communication verbale et non verbale. Il y a des postures à éviter – mains vers le haut, ton qui monte – et d’autres à adopter. Cela s’apprend. Il faut aussi savoir immobiliser un patient sans lui faire mal et sans se faire mal. »
Depuis 2023, 65 agents du CHIBLL ont été formés, dont 15 sur la formation spécifique aux urgences (soit environ un agent des urgences sur dix).
Accompagner et porter plainte
La perception de la violence varie selon les services. « Les soignants des foyers confrontés à la violence de personnes âgées ou de patients avec troubles psychiques ne déposent pas toujours plainte. Aux urgences, cela devient systématique », constate le DRH. Les dépôts de plainte sont individuels – l’établissement ne peut pas porter plainte à la place du salarié – mais une convention avec la police permet au soignant de mentionner son établissement. « Cela nous permet de poursuivre l’action devant la juridiction civile pour obtenir des indemnisations en cas de dégradations. Et nous accompagnons le salarié dans ses démarches, sur son temps de travail, et lui proposons un suivi psychologique. »
Le DRH rappelle une information souvent ignorée : « Les risques encourus quand on frappe un fonctionnaire d’État sont les mêmes, qu’il s’agisse de la fonction publique hospitalière, territoriale ou d’État. » En clair, les peines prévues pour une agression contre un soignant sont identiques à celles pour une agression contre un policier ou un militaire.
Autres mesures efficaces
Outre les formations, des mesures préventives ont été adoptées au CHIBLL. La vidéosurveillance dans les box des urgences a « d’abord un intérêt médical, mais contribue aussi à la prévention des incivilités et des agressions ». La présence régulière d’un agent de liaison, qui maintient le lien entre les familles en salle d’attente, les patients pris en charge et l’équipe soignante, participe à apaiser les angoisses et les tensions.
Pour renforcer la proximité avec les usagers, l’hôpital a lancé une série de courtes vidéos intitulée « Dis Docteur ». Enfin, l’ouverture d’une maison médicale de garde (le soir et le week-end) et d’une consultation de médecine générale (en journée, du lundi au vendredi), situées à proximité des urgences, aide à désengorger la file d’attente tout en optimisant les prises en charge. Selon Frédéric Delpech Beata, « même si les agressions restent trop nombreuses, 95 % des usagers sont satisfaits ou très satisfaits de leur prise en charge, selon la dernière enquête de l’établissement, qui a recueilli près de 5 000 réponses. Ils plébiscitent notamment l’humanité, la bienveillance, la prise en charge de la douleur et la considération de leur spécificité (handicap…). »



