Trois scientifiques azuréens ont été distingués par l’Académie de médecine pour leurs travaux sur le cancer. Leurs recherches contribuent à faire évoluer en profondeur les stratégies thérapeutiques.
L’hypoxie tumorale : une clé biologique longtemps sous-estimée
Identifiée depuis des décennies, mais longtemps reléguée au second plan, l’hypoxie est aujourd’hui reconnue comme un élément central de la biologie du cancer. Nathalie Mazure en a été l’une des pionnières, dès son post-doctorat à Stanford. « L’hypoxie apparaît naturellement dans les tumeurs : à mesure que les cellules cancéreuses se multiplient, elles s’éloignent des vaisseaux sanguins et se retrouvent privées d’oxygène. » Ces zones hypoxiques ne sont pas anodines : elles abritent des cellules particulièrement résistantes aux traitements. « La chimiothérapie y pénètre mal, faute de vascularisation suffisante, et la radiothérapie perd en efficacité, l’oxygène étant nécessaire pour endommager l’ADN des cellules cancéreuses. »
Depuis plus de 30 ans, Nathalie Mazure s’attache à décrypter les mécanismes permettant aux cellules cancéreuses de survivre et de s’adapter aux conditions extrêmes d’hypoxie. Le prix Gallet & Breton vient ainsi saluer une carrière consacrée à l’élucidation de processus clés : « l’autophagie, régulation du pH, reprogrammation métabolique, altérations mitochondriales majeures. L’ensemble de ces mécanismes contribue à la survie des cellules en hypoxie. » Ses travaux visent également à identifier des stratégies permettant de les cibler, afin de freiner la progression tumorale des cellules hypoxiques.
Cancer du rein : des découvertes qui bousculent les certitudes
Le prix décerné à Gilles Pagès récompense 15 ans de travaux qui ont contribué à faire évoluer la prise en charge du cancer du rein. « Au début des années 2000, les thérapies ciblant le VEGF ont suscité beaucoup d’espoir, notamment dans le cancer du rein métastatique. Et puis on a découvert que si elles retardent les rechutes, elles n’améliorent pas la survie globale. » En essayant d’en comprendre les causes, Gilles Pagès et son équipe feront une observation inattendue : « Dans nos modèles précliniques, ces traitements non seulement n’inhibent pas la tumeur, mais ils en accélèrent au contraire la croissance, de manière dose-dépendante. » Des résultats difficiles à faire publier à l’époque, car en contradiction avec les stratégies thérapeutiques dominantes. Mais l’équipe va poursuivre ses recherches et identifier les mécanismes d’échappement : inflammation, angiogenèse alternative… « La tumeur contourne le blocage initial et poursuit sa progression. » Ces travaux ouvrent la voie à des approches « multi-cibles », intégrant environnement tumoral et cellules cancéreuses. Mais leur développement se heurte à des enjeux industriels. « Pour contourner ces blocages, nous avons créé deux startups, Roca Therapeutics, en 2021, lauréate du concours national des entreprises i-Lab, et Kekkan Biologics, en 2022. Objectif : porter nous-mêmes le développement des nouvelles molécules. »
Développement de nouvelles stratégies thérapeutiques contre les mélanomes
Récompensée par le prix Paul Mathieu de cancérologie, Sophie Tartare-Deckert est connue au niveau international pour ses travaux sur la résistance des mélanomes aux thérapies ciblées. « Ces traitements sont très efficaces au départ, mais les cellules tumorales s’adaptent. » Comment ? Grâce à leur forte plasticité : « Elles se reprogramment et produisent une matrice extracellulaire protectrice, qui agit comme un bouclier, réduisant l’efficacité des traitements. » En s’inspirant de maladies fibrosantes (comme la fibrose pulmonaire idiopathique), l’équipe a exploré une stratégie originale : associer aux thérapies ciblées des médicaments antifibrotiques, capables de « ramener à la normale » cet environnement tumoral. « Les résultats précliniques sont très encourageants : cette combinaison restaure la sensibilité des cellules cancéreuses aux thérapies ciblées. » Plusieurs publications scientifiques et brevets ont été déposés autour de cette approche.
Reste un obstacle majeur à franchir : le passage aux essais cliniques. « Les molécules appartiennent à des laboratoires différents, peu enclins à financer des essais combinés. » Quelques essais compassionnels ont bien été menés à Nice (service de dermatologie du CHU de Nice) sur des patients en situation critique, « mais dans des conditions très éloignées du protocole envisagé, et sur un nombre trop limité de cas pour en tirer des conclusions. »



