Seize familles attaquent TikTok après le suicide de leurs filles
TikTok attaqué en justice par seize familles après des suicides

Quelques échos, ici ou là. Comme si la nouvelle ne nous concernait guère. Ou pas vraiment. Comme si c’était une actualité lointaine quand elle devrait résonner comme un coup de canon : seize familles françaises assignent TikTok en justice après le suicide de cinq adolescentes. Alors bien sûr la décision sera longue à tomber et les manœuvres dilatoires de TikTok nombreuses, souvenez-vous qu’en mars, lorsqu’un tribunal californien avait condamné Meta et Google au motif que le caractère addictif de leurs produits avait conduit à des comportements dangereux chez de jeunes utilisateurs d’Instagram et de Youtube - notamment des troubles alimentaires et des pensées suicidaires - TikTok y avait échappé non parce qu’elle aurait été plus vertueuse mais parce qu’elle avait passé un accord avec les plaignants pour éviter le procès… Signe évident d’une innocence totale, évidemment.

Il est temps de nous réveiller

Merci à ces familles qui surmontent l’horreur et l’innommable chagrin pour tenter de nous prémunir. Merci aux avocats qui les accompagnent. Il est temps, enfin, de prendre au sérieux les effets délétères des réseaux soi-disant sociaux.

Quel que soit le domaine abordé – santé mentale, égalité femmes-hommes, vie politique et démocratique, information, écologie, radicalisation – ils nous font plus de mal que de bien. Celles et ceux qui ont travaillé pour ces entreprises l’ont dit, les équipes scientifiques internes de ces mêmes entreprises le disent et se heurtent au mur de l’appât du gain "quoi qu’il en coûte", les recherches externes le prouvent, et maintenant la justice le constate : alors pourquoi ne réagissons-nous pas ? Le mal est-il désormais si grand que notre capacité de réaction, comme notre QI et nos capacités de concentration, se trouve irrémédiablement amoindrie ? Ces effets délétères, n’en faisons-nous pas, au quotidien, l’effarant constat, dans notre vie personnelle, familiale et professionnelle ? Et nous ne ferons rien ?

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Surface hypnotisante

Pourtant, c’est là que se joue, loin des fantasmes racistes de la théorie de l’extrême droite, le grand remplacement, le vrai : celui de la vie par une interface. Remplacement des échanges sociaux, marqués par notre présence, nos corps et nos affects, par la surface hypnotisante d’un écran qui sépare au lieu de rassembler, qui nous éloigne au lieu de nous rapprocher, et qui nous enferme dans des bulles, facilitant les dissensions, et fracturant nos sociétés. Ce qui se remplace – et le développement de l’IA va encore l’accentuer – c’est bien la possibilité même d’une vie qui soit en commun. Ce que je vois le matin dans le métro, dans ce qui est supposé être un transport "en commun", est symptomatique : chacun devant son écran, dans son silo algorithmique, et incapable ne serait-ce que de lever les yeux. C’est cet hypnotisme qui a failli coûter la vie à des écoliers, quand la chauffeuse d’un bus scolaire s’est effondrée, victime d’un malaise cardiaque. Personne ne s’en est rendu compte, tous les enfants ayant les yeux rivés sur leurs écrans. Sauf un. Qui n’avait pas de smartphone. Et qui, parce qu’il avait observé au quotidien les gestes du chauffeur, a pu arrêter le bus avant qu’il ne soit trop tard.

Il nous faut reprendre le contrôle

Et, sans doute, il faudra aussi être conscient que la toxicité est telle, que les oppositions vont être nombreuses, y compris parmi nous qui en sommes les victimes. Parce que là est la grande force de l’addiction : nous faire croire que nous ne pourrions faire autrement, ou qu'elle ne concerne que les jeunes. Mais non. Nous sommes toutes et tous embarqués dans cette histoire. Inutile de faire semblant. Il est grand temps de faire.

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Faire attention à notre propre attention

Mais faire quoi, alors ? Déjà, admettre qu’il y a un problème. Désigner des coupables. Oui, nombre d’entreprises du numérique sont coupables de mettre en place des systèmes viciés et vicieux au détriment des utilisatrices et des utilisateurs. N’ayons ni les mêmes lâchetés ni les mêmes compromissions que quand il s’est agi d’attaquer l’industrie du tabac. Il y aura toujours des gens pour trouver des excuses, expliquer que non, finalement, les réseaux sociaux, cela a du bon. Peut-être. Mais quand le négatif l’emporte si largement, ce n’est pas un bouquet de fleurs offert à la va-vite qui peut faire oublier des années d’abus et de blessures.

Il ne s’agit pas d’interdire totalement, mais freiner, ralentir, amoindrir. A l’échelle personnelle, nationale et européenne. De nous donner, en somme, les moyens de reprendre peu à peu le contrôle, de relever la tête, de temps en temps, de nos écrans. Et de commencer, déjà, par faire attention à notre propre attention – en attendant de pouvoir renouer véritablement avec le monde qui nous entoure, et non avec la bulle qui nous enferme.

Ancienne ministre de l'Education nationale, Najat Vallaud-Belkacem a récemment publié Sevrage numérique. Enquête sur notre rapport aux écrans et comment nous en libérer (Tallandier).