Sénégal : une loi répressive qui met en péril la lutte contre le VIH
Depuis la promulgation, lundi, d'une loi qui double les peines visant les relations homosexuelles, la lutte contre le VIH au Sénégal entre dans une zone de turbulence extrêmement préoccupante. Dans un contexte de répression accrue et de stigmatisation généralisée, les acteurs de santé redoutent un recul catastrophique des acquis patiemment construits depuis les années 1990.
Un climat de peur et de confusion dangereux
Depuis février dernier, cette société conservatrice et religieuse connaît un pic inquiétant d'actes de violences et de discours homophobes. Cette escalade fait suite à la médiatisation intense de deux affaires judiciaires distinctes impliquant des personnes homosexuelles. D'abord, l'arrestation d'un groupe de 12 hommes accusés d'être gays – alors que le pays punissait déjà l'homosexualité d'un à cinq ans d'emprisonnement. Puis, quelques jours plus tard, le démantèlement d'un réseau pédocriminel franco-sénégalais impliquant des transmissions volontaires du VIH.
Ces révélations ont déclenché des réactions virulentes dans le pays, alimentant une haine déjà vivace contre la communauté LGBT+. Depuis lors, les arrestations de personnes suspectées d'être homosexuelles s'accumulent, créant ce qu'un membre de cette communauté décrit comme une véritable « chasse aux homosexuels ».
Les suspects sont souvent accusés d'appartenir à des réseaux promoteurs de pratiques considérées comme « déviantes » et conspués pour transmission volontaire du VIH, parfois sans aucune preuve tangible. Ce climat de désinformation et la grande confusion qui règne participent activement à alimenter l'amalgame dangereux entre homosexualité, pédophilie et VIH qui se diffuse dans la société sénégalaise.
Les conséquences sanitaires déjà visibles
Les effets de cette situation dans la lutte contre le Sida pourraient être catastrophiques et se font déjà sentir concrètement. Les professionnels de santé craignent un large recul des avancées réalisées ces dernières décennies, alors que le Sénégal était considéré comme un des bons élèves dans ce domaine.
Cette nouvelle législation – qui doit encore être promulguée par le président – inquiète fortement le milieu médical qui craint qu'elle ne compromette gravement la lutte contre le VIH. Aladji, un séropositif de 39 ans, témoigne : « Mes médicaments sont finis mais j'ai trop peur de me rendre à l'hôpital. Je sais que je me mets en danger en n'allant pas les récupérer mais la peur affreuse d'être arrêté est plus forte. Les gens ignoraient les espaces où l'on traitait les malades du Sida mais maintenant ils savent. Mon médecin m'a dit que beaucoup de personnes ne venaient plus à l'hôpital. »
Le Dr Safiatou Thiam, secrétaire exécutive du Conseil national de lutte contre le Sida (CNLS), confirme cette tendance alarmante : « Une ou deux semaines après la révélation des affaires, nous avons constaté une baisse de 30% des consultations. Des personnes ne viennent plus aux RDV, d'autres sont venues mais cagoulées ou voilées pour éviter d'être reconnues. Certains ont même menacé le personnel pour être retirés des registres de consultation. Il y a une peur panique des malades d'être associés à l'homosexualité. »
Des solutions d'urgence mises en place
Pour pallier cette situation critique, des distributions à domicile ou hors des structures de santé ont été organisées afin d'éviter la rupture des traitements. Le médecin d'Aladji lui a ainsi apporté son traitement pour deux mois. Mais le patient devra bientôt effectuer des analyses qui nécessiteront son déplacement à l'hôpital.
La situation est encore plus dramatique pour ceux qui ont fui leur domicile ou même le pays et se retrouvent désormais sans suivi médical. Les plus chanceux, en exil dans les pays frontaliers, ont pu partir avec quelques mois de médicaments, mais pour les autres, l'observance du traitement pose d'ores et déjà problème.
Le Dr Thiam déplore : « C'est un recul de 20 ans en arrière alors qu'une personne séropositive dépistée et traitée ne peut pas transmettre la maladie. » Environ 47 000 personnes vivent avec le VIH au Sénégal avec un taux de prévalence national estimé à 0,3% selon les chiffres du CNLS – des données qui pourraient bientôt changer radicalement.
La divulgation des statuts, une violation grave
Alors que l'identité et le statut sérologique des patients sont protégés par le secret médical et par une loi spécifique, plusieurs noms ont été divulgués dans les médias et sur les réseaux sociaux. Les interpellations (une cinquantaine) et poursuites judiciaires sont largement relayées et détaillées quotidiennement dans les médias nationaux qui en font des unes tapageuses, où les prénoms, noms, adresses et statuts sérologiques sont révélés.
Le Dr Khoudia Sow, médecin et anthropologue, témoigne : « Des enfants se sont retrouvés contraints de ne pas aller à l'école car le nom de leur père avait été cité dans un média, des familles ont été exposées. Cela a fait beaucoup de mal. »
Le CORED (organe de régulation déontologique des médias au Sénégal) est monté au créneau avec un rappel à l'ordre concernant le respect de la « dignité humaine » et de la « vie privée des individus » par les médias. Le Premier ministre Ousmane Sonko, à l'origine de la proposition de loi, a lui aussi haussé le ton, insistant sur l'interdiction de divulguer les bulletins de santé et procès-verbaux d'enquête.
Désinformation et amalgames dangereux
Le Dr Thiam regrette : « Il y a beaucoup de confusion dans les deux affaires révélées en février : bien que distinctes, elles sont sorties en même temps et ont généré une coïncidence malheureuse qui a ouvert la brèche quant à la contamination volontaire au VIH. Beaucoup de fausses informations circulent créant un amalgame entre le VIH et l'homosexualité. »
Ces confusions alimentent les rumeurs qui se propagent particulièrement sur les réseaux sociaux où se multiplient les messages homophobes ainsi que les appels à la délation et aux attaques, voire au meurtre. Plusieurs internautes, notamment des personnalités, pour vite dissiper les soupçons et se dédouaner, ont ainsi partagé les résultats de leur test de dépistage au VIH – une mise en scène qui participe un peu plus à la stigmatisation des personnes séropositives.
Aladji souligne avec amertume : « La population pense que si tu as le VIH, tu es forcément gay. Tout le monde est mis dans le même bateau et on te colle des choses sur le dos comme la transmission volontaire. Les récentes affaires sont en partie un prétexte utilisé pour traquer les homosexuels. »
Une fracture sociale profonde
Le Dr Sow analyse la situation complexe : « La société est prise en étau entre des lobbys religieux et de l'autre une nouvelle génération qui veut assumer son orientation sexuelle. Il y a une fracture sociale nette. » Elle rappelle également que « la confusion de genre a toujours existé dans la société sénégalaise. Il n'était simplement pas question de sexualité, car on ne parle de toute façon pas de sexe. C'est cette introduction qui a changé la donne et radicalisée la question. L'homosexualité n'est pas importée », contrairement à ce que certains affirment.
Face à cette crise multidimensionnelle, le Dr Thiam reconnaît la nécessité d'une révision complète des stratégies : « Jusqu'à présent nous avions privilégié les actions sur la prise en charge des patients. Mais force est de constater que nous devons désormais réviser notre programme. Il y a beaucoup à revoir et repenser pour lutter contre le niveau de désinformation et de connaissances très faible sur le sujet du VIH. »
Le personnel de santé, déprimé et moralement démoralisé par la situation, voit ses services se sentir en danger. La stigmatisation impacte également les médiateurs et pairs, souvent issus des communautés les plus vulnérables, dont certains ont été arrêtés sur leur lieu de travail.
Alors que le Sénégal faisait figure de modèle dans la lutte contre le VIH en Afrique, la nouvelle loi et le climat de peur qu'elle génère risquent d'annihiler des décennies de progrès, avec des conséquences humaines et sanitaires potentiellement dramatiques pour des milliers de personnes.



