Huit années de procédures pour une pédopsychiatre ayant voulu protéger une enfant
Le Dr Eugénie Izard, pédopsychiatre consciencieuse, pensait accomplir son devoir en signalant des suspicions de maltraitances sur une fillette de neuf ans. Elle n'imaginait pas que ce geste allait déclencher huit années de bataille judiciaire contre son propre ordre professionnel. L'Ordre des médecins l'a en effet sanctionnée à deux reprises, transformant cette clinicienne en infatigable lanceuse d'alerte.
Des sanctions exemplaires qui terrorisent la profession
« L'Ordre des médecins terrorise et contraint les médecins à se taire », affirme le Dr Izard, autrice de Ces enfants qu'on maltraite. Ces sanctions auraient valeur d'exemple, expliquant selon elle pourquoi si peu de praticiens (environ 1%) osent signaler des violences sexuelles intrafamiliales. Début avril, elle a porté ce message à l'Assemblée nationale, dénonçant « une organisation culturelle patriarcale dont les multiples réseaux d'influence empêchent de protéger les enfants ».
Une affaire qui rappelle le cas du Dr Catherine Bonnet
En 2015, après une dizaine d'années d'exercice, le Dr Izard a été poursuivie par l'Ordre des médecins suite à ses signalements. « J'avais en tête l'affaire du Dr Catherine Bonnet, condamnée en 1998 à trois fois trois ans d'interdiction d'exercer pour avoir réalisé des signalements », confie-t-elle. Cette histoire l'avait marquée, mais elle ne s'attendait pas à la réaction de l'Ordre : « Je me disais que j'étais face à des pairs qui comprendraient l'intérêt de l'enfant. »
Huit années cauchemardesques et la création d'un collectif
L'affaire a pris une tournure dramatique : huit ans de procédure, une première sanction annulée par le Conseil d'État, puis une deuxième, le tout entrecoupé par un cancer. « Le stress des premières années était cauchemardesque », se souvient-elle. La découverte de l'énormité de sa sanction – pour avoir écrit à un juge des enfants, une pratique courante – l'a poussée à réagir. Avec des confrères, elle a créé le collectif Médecins Stop Violences, prenant conscience qu'ils ne pouvaient plus se soumettre à ces pressions.
Une situation qui empire plutôt qu'elle ne s'améliore
Contrairement à ce qu'on pourrait espérer, le Dr Izard estime que la situation s'est aggravée : « Nos sanctions n'ont fait qu'aggraver la situation, car elles font jurisprudence et rendent les médecins encore plus frileux. » Le collectif a reçu de nombreux témoignages de médecins sanctionnés pour avoir simplement respecté leur devoir éthique. Ces sanctions sont si graves que le Dr Izard est allée jusqu'à la Cour européenne des droits de l'homme avec une consœur.
L'Ordre des médecins accusé d'entraver la protection des enfants
Lors de son audition à la commission d'enquête sur l'inceste à l'Assemblée nationale le 1er avril, le Dr Izard n'a pas été tendre avec l'Ordre des médecins, qu'elle qualifie d'« archaïque » et de « patriarcale ». Selon elle, cet organisme « entrave » la protection des enfants et « muselle » les médecins. Les pressions sont telles que les praticiens s'autocensurent, expliquant pourquoi seulement 1,3% des signalements de violences sexuelles intrafamiliales proviennent des médecins.
La nécessité de rendre les signalements obligatoires
Avec le collectif Médecins Stop Violences, le Dr Izard demande que le signalement soit rendu obligatoire, comme c'est le cas dans de nombreux pays (États-Unis, Canada, Espagne, Italie, Suède). Elle réclame également que la loi pénale soit appliquée, empêchant l'Ordre de juger les médecins sur des signalements réalisés de bonne foi. « L'Ordre cherche à diminuer au maximum le nombre d'informations qu'on peut transmettre. Mais plus on vide les signalements de leur contenu, moins on protège les enfants. »
Un corporatisme qui s'autoprotège
Dans son livre, le Dr Izard affirme que « l'Ordre couvre des manquements graves ». Elle dénonce un corporatisme qui s'autoprotège, avec des médecins protégés quand des plaintes sont déposées contre eux. « Ils protègent aussi des experts qui ont été à plusieurs reprises dénoncés pour avoir fait des rapports extrêmement tendancieux en faveur de pères accusés d'agressions sexuelles sur mineurs », explique-t-elle.
Le mythe persistant de « l'enfant menteur »
Le Dr Izard souligne que le mythe de « l'enfant menteur » et de la « mère aliénante » reste bien présent, alors que les fausses allégations sont extrêmement rares (2 à 6% selon les études). « Comment un enfant de 5 ans peut-il inventer une scène sexuelle génitale adulte ? Ce n'est tout simplement pas possible s'il ne l'a pas vécu », interroge-t-elle. Pourtant, ce stéréotype s'ancre rapidement dans les esprits, souvent renforcé par des formations sur l'aliénation parentale.
Des conséquences dramatiques pour les enfants et leurs mères
En tant que thérapeute familiale, le Dr Izard a suivi de nombreuses mères accusées par le père de manipuler leur enfant, qui finissent par se retrouver « désenfantées ». « Des enfants qui ont dénoncé des violences ou de l'inceste peuvent se retrouver placés à l'Aide sociale à l'enfance par un juge ou même chez le parent qu'ils ont désigné comme agresseur », déplore-t-elle. Ces situations entraînent des carences affectives sévères, des troubles de l'attachement irréversibles et des dépressions.
La France à la traîne dans la protection des enfants victimes
Le Dr Izard estime que la France est particulièrement à la traîne dans la protection des enfants victimes d'inceste. En mai 2025, le Comité contre la torture de l'ONU a officiellement reconnu la torture infligée aux enfants victimes d'inceste paternel et à leurs mères protectrices en France. « La situation est grave et il est temps que nous ouvrions les yeux et mettions en place des mesures pour protéger tous ces enfants », conclut-elle avec détermination.



