Moustique tigre : la technique de l'insecte stérile, une arme prometteuse contre la dengue
Moustique tigre : la TIS, arme contre la dengue

Le moustique tigre, un vecteur mortel sous surveillance

S’il agace en métropole par ses piqûres, le moustique tigre représente avant tout une menace sanitaire majeure. À La Réunion, où cet insecte prolifère, des décès sont régulièrement imputés à la dengue et au chikungunya, des maladies virales qu’il transmet. Jérémy Bouyer, directeur de recherches en écologie et contrôle des vecteurs au Cirad, souligne l’urgence de la situation : « Ici, à la Réunion, il y a des gens qui meurent de la dengue et du chikungunya. »

La technique de l’insecte stérile, une innovation clé

Pour contrer cette invasion, La Réunion a recours à la technique de l’insecte stérile (TIS). Cette méthode consiste à libérer dans l’environnement des moustiques tigres mâles, préalablement stérilisés par irradiation. En s’accouplant avec des femelles sauvages, ces mâles stériles entraînent une réduction significative des populations de moustiques, pouvant dépasser 80 %. Cette baisse drastique permet de prévenir ou de limiter la transmission de maladies comme la dengue et le chikungunya, dont les vecteurs varient selon les territoires.

Jérémy Bouyer précise les avancées technologiques en cours : « Nous maîtriserons bientôt des procédés de lâchers automatiques, notamment par drones. » Ces innovations pourraient accélérer la mise en œuvre de la TIS, rendant les opérations plus efficaces et moins coûteuses.

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Singapour, un modèle à suivre

Singapour, confrontée à une problématique similaire de diffusion du virus de la dengue, a rapidement adopté la TIS en s’appuyant sur les dernières avancées technologiques. Le gouvernement singapourien a déployé cette technique de manière publique, atteignant une phase opérationnelle avancée. Aujourd’hui, 40 % de sa population est protégée grâce à une combinaison de la TIS et de la technique de l’insecte incompatible, une méthode biologique produisant également des descendants non viables.

En France métropolitaine, où le réchauffement climatique favorise une augmentation des cas autochtones de dengue et de chikungunya, les initiatives restent limitées. Au-delà des campagnes de sensibilisation pour éliminer les eaux stagnantes, peu d’actions d’envergure sont entreprises. Cependant, Jérémy Bouyer estime que la situation pourrait évoluer d’ici 2030, avec l’émergence d’entreprises privées spécialisées dans les lâchers d’insectes stériles.

Développements et perspectives à La Réunion et en métropole

À La Réunion, pionnière dans ce domaine, des études sur la TIS ont débuté dès 2009. Des tests ont également été menés dans une version « renforcée » de la technique, où les mâles stériles véhiculent un biocide spécifique en infime quantité, qu’ils transmettent aux femelles et aux gîtes larvaires. Jérémy Bouyer coordonne actuellement un essai à grande échelle pour le Cirad et l’IRD, précédant la phase finale de commercialisation.

Les projets concrets se multiplient : « Dès 2027, un essai pilote de commercialisation sera mené dans la région. En parallèle, la construction d’une usine capable de produire deux à quatre millions de mâles stériles par semaine pourrait être opérationnelle fin 2028. Cela permettra de traiter l’ensemble des communes souhaitant adopter cette technologie. »

En France métropolitaine, plusieurs villes de Charente-Maritime ont manifesté leur intérêt pour la TIS et envisagent de mener des essais. « Si nous remportons le concours i-Lab de BPI France, les essais pourraient débuter dès 2027, avec une phase opérationnelle prévue pour 2030 », explique Jérémy Bouyer. Toutefois, l’accès à cette technologie pourrait être inégal selon les territoires, son coût s’élevant à 500 euros par hectare et par an.

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Preuves d’efficacité et considérations sanitaires

En juillet 2025, l’Anses pointait du doigt le manque de données pour évaluer l’efficacité des lâchers de moustiques dans la réduction de l’incidence des maladies vectorielles. Jérémy Bouyer répond à ces réserves en citant une récente publication dans The New England Journal of Medicine, basée sur un essai randomisé à Singapour. Cette étude démontre une réduction de 72 % de l’incidence de la dengue et de plus de 85 % des densités de moustiques grâce à la TIS.

Par ailleurs, ces lâchers de mâles stériles n’ont pas d’impact sur les autres espèces, préservant ainsi la biodiversité. Le chercheur évoque déjà la prochaine génération de lutte, utilisant un virus spécifique qui ne ciblera que l’espèce visée, actuellement en développement.

Du côté des autorités sanitaires françaises, l’intérêt pour les techniques de lâchers est reconnu, mais avec prudence. Le professeur Didier Lepelletier, directeur général de la Santé, estime que des études supplémentaires sont nécessaires : « Il reste encore des études à faire sur les densités de moustiques et les types de vecteurs, car en stérilisant un vecteur, on peut en favoriser un autre, secondaire. » Il qualifie néanmoins ces techniques de prometteuses, déployées « de façon expérimentale avancée ».

En résumé, la technique de l’insecte stérile se profile comme une solution innovante et efficace pour lutter contre le moustique tigre et les maladies qu’il véhicule. Alors que La Réunion et Singapour montrent la voie, la France métropolitaine pourrait, dans les années à venir, adopter cette méthode pour protéger sa population face à une menace grandissante.