Mélèze Hocini est une scientifique de très haut niveau, mais son nom reste méconnu du grand public. Pourtant, cette cardiologue de 63 ans a sauvé la vie d'environ 12 millions de personnes dans le monde. Avec les professeurs Michel Haïssaguerre et Pierre Jaïs, elle fait partie des « trois mousquetaires » qui ont développé une thérapie révolutionnaire pour traiter l'arythmie cardiaque, une maladie affectant 37 millions de personnes dans le monde, dont un million en France.
Une carrière exceptionnelle
En février dernier, Mélèze Hocini a pris la direction générale de l'Institut des maladies du rythme cardiaque (Liryc) à Pessac, près de Bordeaux. Cet institut de renommée internationale, qu'elle a cofondé en 2011, accueille plus de 200 chercheurs, dont une cinquantaine d'étrangers. À sa nomination, elle a reçu de nombreux messages de félicitations, y compris du prix Nobel de physique Alain Aspect. Elle est l'une des trois seules femmes à diriger un institut hospitalo-universitaire (IHU).
Origines modestes
La chercheuse est arrivée à Bordeaux en 1992 après des études de médecine à Saint-Étienne. Elle a intégré le service du professeur Haïssaguerre au CHU. En 1998, elle a soutenu une thèse de doctorat en sciences à Amsterdam, puis est revenue à Bordeaux. Dans l'équipe de Michel Haïssaguerre, elle a travaillé plus de 80 heures par semaine, sans soirées ni week-ends. Ce rythme intense a porté ses fruits : au tournant des années 2000, le trio bordelais a réalisé deux découvertes majeures sur les dérèglements du rythme cardiaque.
« Nous avons non seulement identifié l’origine de la fibrillation auriculaire, mais aussi mis au point un traitement curatif et compris comment éliminer les cellules responsables du trouble », explique la chercheuse au Point. Cette double révolution repose sur l'ablation par cathéter. Depuis 2006, cette technique est entrée dans les recommandations internationales et a été adoptée dans le monde entier. Bordeaux est ainsi devenue une capitale mondiale de la cardiologie.
Une scientifique attachée à ses racines
Malgré son succès, Mélèze Hocini n'a jamais renié ses origines modestes. Elle a grandi dans une famille ouvrière de huit enfants, dont sept filles. En ce mois de mai 2026, elle se souvient de la « fièvre verte » de l'AS Saint-Étienne en 1976. « L’AS Saint-Étienne est encore aujourd’hui mon club de cœur ! Cette équipe a été un modèle pour moi : des joueurs combatifs et courageux, capables d’atteindre les sommets internationaux », confie-t-elle.
Elle souligne aussi l'importance de l'influence familiale. « À la maison, le débat était permanent. Les discussions politiques et sociétales m’ont profondément construite. » Mère de trois enfants, elle s'engage pour l'égalité femmes-hommes. « J’utilise ma nomination comme une tribune pour porter ces enjeux. À l’université, 60% des étudiants sont des femmes, mais seulement 20% accèdent aux postes à responsabilité en cardiologie. Pourquoi ? Parce qu’on ne leur montre pas suffisamment que ces carrières sont possibles. »
La France plutôt que les États-Unis
Bien que sa biographie soit disponible uniquement en anglais sur le site du Liryc, Mélèze Hocini n'a jamais cédé aux sirènes anglo-saxonnes. « Malgré les propositions, j’ai choisi de rester en France. Le modèle américain ne me correspond pas : l’argent est un moyen, pas un but. La France n’a pas à rougir de son enseignement ni de sa capacité à innover. En cardiologie, nous sommes très bien placés. » Quinze ans après sa création, le Liryc incarne « une forme d’excellence à la française ».
La médecine de demain
L'institut travaille déjà sur la médecine prédictive pour prévenir les maladies cardiovasculaires, première cause de mortalité dans le monde avec 18 millions de décès par an. Le Liryc explore l'analyse de données de vie réelle pour créer un « Nutri-Score » du risque cardiovasculaire. Il utilise aussi l'intelligence artificielle pour affiner l'évaluation du risque individuel. « La fibrillation auriculaire est impliquée dans 30% des AVC. L’objectif est de prédire ce risque en amont », explique la Dre Hocini. « Dans les prochaines années, ces outils permettront d’améliorer fortement la prédiction du risque d’AVC. » Au Liryc, la médecine de demain est déjà en marche.



