Une injection révolutionnaire transforme les cellules immunitaires en missiles anti-cancer
Juste une injection dans le sang, et les cellules immunitaires se métamorphosent en « missiles à tête chercheuse » contre le cancer. C’est le principe de la thérapie décrite dans Nature par les équipes de Jennifer Doudna, prix Nobel de chimie 2020, et de Justin Eyquem, un jeune généticien français. Si les résultats obtenus chez l’animal se confirment chez l’homme, leur découverte sur les cellules CAR-T pourrait compter parmi les plus significatives de la décennie dans la lutte contre le cancer.
Les CAR-T : une révolution au prix fort
Pour mesurer l’impact de cette avancée, il faut comprendre l’état de l’art. Depuis une dizaine d’années, les thérapies basées sur les CAR-T ont produit des résultats spectaculaires – des malades condamnés qui survivent, des rémissions complètes là où il n’y avait plus d’espoir. Mais ces succès ont un revers : la fabrication du traitement est complexe, longue et très coûteuse. Il faut prélever des lymphocytes T chez le patient, les expédier dans un laboratoire spécialisé, les cultiver et les modifier génétiquement pendant une dizaine de jours pour les transformer en cellules CAR-T, puis les réinjecter. Un processus sur-mesure, patient par patient, qui en limite considérablement l’accès.
Une méthode simplifiée et plus puissante
La nouvelle méthode mise au point par Justin Eyquem et Jennifer Doudna élimine le passage par le laboratoire. Elle envoie directement les instructions génétiques dans le sang. L’injection contient deux vecteurs viraux : le premier délivre des « ciseaux moléculaires », le fameux CRISPR, co-inventés par Jennifer Doudna, pour découper l’ADN des globules blancs à des endroits précis ; le second apporte un nouveau fragment d’ADN codant pour un récepteur appelé CAR avec une technologie sécurisée développée par Justin Eyquem. « Seule la bonne famille de cellules reçoit le bon message et au bon endroit dans le corps », explique-t-il.
Les essais menés sur des rongeurs atteints de leucémie aiguë montrent qu’une seule injection permet d’obtenir des cellules CAR-T capables d’induire des rémissions complètes. Même conclusion sur le myélome multiple. Sur des sarcomes – des tumeurs solides réputées difficiles à traiter – le traitement a également fonctionné. Simples à obtenir, les CAR-T produites directement dans l’organisme semblent plus puissantes que celles passées par la culture en laboratoire.
De AgroParisTech à New York : le parcours inattendu de Justin Eyquem
Ces premiers résultats enthousiasmants doivent beaucoup à Justin Eyquem et à son parcours inattendu. Au départ, il se destinait à une carrière d’ingénieur agronome. Né à Bordeaux, il monte à Paris pour intégrer AgroParisTech. En chemin, il se passionne pour la génétique, passe par l’Institut Pasteur avant de réaliser une thèse dans les années 2010 au sein de la biotech Cellectis, pionnière française de l’ingénierie du génome. À l’époque, il ne connaît des États-Unis que des séquences de films, plus un court voyage à New York, adolescent. Pas franchement le profil du futur associé d’une Nobel américaine.
Sauf que le jeune doctorant ose. En janvier 2014, il envoie un courriel à Michel Sadelain, patron du Center for Cell Engineering au Memorial Sloan Kettering Cancer Center de New York et pionnier de la thérapie CAR-T. Durant sa thèse, l’étudiant avait cité ses travaux une cinquantaine de fois. « Pour moi, c’était un rêve et une évidence, il fallait que je fasse mon postdoctorat avec lui. » La réponse arrive dans la journée. Deux heures de discussion plus tard, une embauche est décidée dans la foulée.
Le Bordelais s’envole vers New York et arrive dans un laboratoire en ébullition. Les publications démontrant l’efficacité des CAR-T chez les premiers patients viennent tout juste de paraître. « Tout le monde était incroyablement excité, au niveau académique, industriel et scientifique. » Pour lui, c’est le choc et la révélation. Son postdoctorat porte sur l’intégration ciblée des gènes dans les lymphocytes T – une façon de standardiser et sécuriser la fabrication des CAR-T, alors produites de façon aléatoire.
Les cellules modifiées selon sa méthode s’avèrent plus sûres, plus reproductibles et surtout bien plus efficaces. « Grâce à lui, on a gagné en sécurité, en efficacité et en standardisation de notre production », résume aujourd’hui Michel Sadelain. La publication qui en découle, en 2017, est la première démonstration mondiale de l’utilisation de CRISPR pour modifier des cellules immunitaires humaines de façon ciblée. Le genre de résultat qui ouvre des portes.
La rencontre avec Jennifer Doudna et la création d’une start-up
Le plan initial prévoyait un retour en France au bout de trois ou quatre ans. Il n’est pas rentré. Il a rencontré sa femme, elle-même chercheuse. Et surtout, l’université de Californie lui a offert d’ouvrir son propre laboratoire, avec des moyens et un écosystème capable de transformer une découverte en thérapie. « L’objectif est que tout ce que je crée ait un impact sur les patients. Et là-bas, je sais que je peux faire ça », relève le généticien.
Tout est allé très vite. La rencontre avec Jennifer Doudna remonte à 2023. « Nous nous sommes croisés dans un institut de recherche. Elle présentait, avec son équipe, son vecteur pour CRISPR. C’était un outil parfait pour compléter mon approche sur les cellules CAR-T. Je suis allé la voir pour lui soumettre l’idée d’un partenariat et tout s’est enchaîné », raconte-t-il. « Ce qui est fou, c’est que notre méthode a fonctionné immédiatement. Dès les premières expériences, nous avons compris que nous tenions une technologie avec un énorme potentiel. »
En mai 2024, le Français fonde une start-up avec la Nobel. Baptisée Azalea – du nom d’une fleur dont la forme rappelle l’un de leurs vecteurs, et qui pousse à Hawaï, terre natale de la Nobel –, elle est dotée d’une mise de départ de 82 millions de dollars et compte déjà vingt-cinq personnes travaillant jour et nuit sur le développement du médicament. Des données présentées fin 2025, non encore publiées, confirment que le système fonctionne sur les primates. Le premier essai clinique contre le lymphome est envisagé pour 2027.
Des perspectives élargies contre les maladies auto-immunes
Au-delà du cancer, des perspectives s’ouvrent contre des pathologies auto-immunes comme le lupus ou la sclérose en plaques. « L’idée serait d’utiliser les cellules CAR-T pour éliminer les lymphocytes défaillants et permettre au système immunitaire de repartir de zéro – une sorte de réinitialisation profonde », précise Justin Eyquem. La version in vivo pourrait en simplifier et améliorer considérablement l’accès.
Le domaine attire des investissements considérables. « En ce moment, il y a énormément d’argent sur le sujet. Tout le monde cherche à résoudre le même problème », reconnaît-il. Une effervescence qui témoigne autant de l’intérêt scientifique que des enjeux commerciaux et qui, pour lui, est aussi une forme de pression. Du courriel envoyé à un pionnier new-yorkais un matin de janvier 2014 à l’article de Nature aux côtés d’une Nobel, Justin Eyquem trace son chemin.



