Un drame annoncé : premier décès français lié à une injection esthétique illégale
Le 20 mars dernier, une tragédie a frappé Villeurbanne, près de Lyon. Une femme de 38 ans a perdu la vie après avoir reçu, dans un Airbnb, une injection d'acide hyaluronique et de lidocaïne dans les fesses. L'auteure de cet acte médical réalisé dans des conditions sanitaires déplorables serait une influenceuse active sur Instagram. Il s'agit du premier décès en France directement lié à une injection esthétique illégale.
« Mais il va y en avoir d'autres. Ça fait des années que les médecins alertent sur le sujet », affirme avec gravité le Dr Cyrille Devoir, médecin esthétique et urgentiste depuis plus de vingt-cinq ans, cofondateur du Cercle des bonnes pratiques en médecine esthétique. Pour 20 Minutes, il revient sur ce drame et sur l'explosion inquiétante du phénomène des « fake injectors ».
Comment une simple injection peut-elle tuer ?
Ce n'est pas la première fois que des complications médicales sévères surviennent après ce type d'injections. En moins de deux mois en 2024, une dizaine de personnes ont été hospitalisées en réanimation pour des difficultés à parler, avaler, marcher, avec une vision floue ou double, ainsi que des problèmes respiratoires nécessitant parfois une trachéotomie. Mais c'est bien la première fois, en France, qu'un lien direct est établi entre une injection esthétique et un décès.
Pour expliquer ce qui s'est passé à Villeurbanne, deux hypothèses sont avancées. La première, et la plus probable, est celle d'une embolie pulmonaire massive - un embole de produit injecté ou de graisse migrant dans une artère pulmonaire conduisant à l'arrêt cardiaque. La seconde concerne une toxicité à la lidocaïne, l'anesthésiant local utilisé, qui peut provoquer des troubles du rythme cardiaque s'il n'est pas manipulé par un professionnel.
Pour une injection d'acide hyaluronique dans les fesses, les volumes nécessaires sont importants et l'acte devient invasif. Pour un médecin sérieux et par souci de sécurité, cela nécessite un environnement chirurgical. On est très loin de ces conditions dans un simple Airbnb.
L'explosion alarmante des « fake injectors » sur les réseaux sociaux
En 2025, l'Ordre des médecins a reçu 213 signalements concernant des actes médicaux et chirurgicaux illégaux à visée esthétique - un record - et déjà 28 en 2026. En 2024, les signalements étaient de 128, contre 123 en 2023 et seulement 62 en 2022. La progression est exponentielle.
De plus en plus de comptes de « fake injectors » fleurissent depuis des années sur Instagram, TikTok et Snapchat. Ils publient des photos « avant/après » d'actes, annoncent des prix alléchants, parfois en se faisant passer pour des médecins. « Tous les jours, dans nos cabinets, nous avons des retours de patients, victimes de complications, qui témoignent de ces risques », souligne le Dr Devoir.
Pourquoi cette pratique dangereuse se développe-t-elle ?
Le problème est double : il existe une forte demande de médecine esthétique et, sur le territoire français, il n'y a pas assez de médecins pour y répondre. Les gens se dirigent vers des non-médecins, souvent par ignorance, mais aussi parce qu'ils sont victimes d'un marketing agressif sur les réseaux sociaux.
Le public touché est essentiellement jeune, plus vulnérable et moins conscient des risques encourus. Ces patients sont attirés par des promesses de résultats immédiats et par des tarifs attractifs. Pour une injection dans les lèvres ou dans le visage, c'est autour de 200 euros sur les réseaux sociaux contre 300 à 350 euros en cabinet médical.
« Les fake injectors ont suivi des formations à travers des ateliers en ligne de deux ou trois heures et pensent être devenues des praticiennes de santé », explique le médecin. Elles se procurent du matériel de façon illégale, utilisant des produits venant de l'étranger, souvent de la contrefaçon. Parfois, les patients reçoivent du silicone, ou un produit périmé, à la place de l'acide hyaluronique.
Des risques sanitaires considérables
Une injection, bien que pouvant paraître un acte superficiel, reste un acte médical qui nécessite une technicité que n'importe qui ne peut acquérir. Il faut des années d'études et des connaissances anatomiques considérables. Si ce n'est pas entre les mains d'un médecin, les conséquences peuvent être dramatiques.
Les risques encourus par les patients sont multiples :
- Nécroses tissulaires
- Infections graves
- Embolies pulmonaires
- Déformations irréversibles
- Transmissions de maladies virales comme le VIH
- Maladies à vie dues à des produits de contrefaçon
« Je le répète : une injection, ce n'est jamais anodin. Heureusement, ça conduit rarement au décès. Mais il va y en avoir d'autres. Ce n'est que le début », insiste le Dr Devoir.
Comment prévenir de nouveaux drames ?
Les médecins multiplient les actions de prévention sur les réseaux sociaux, rappelant qu'il est impératif que la personne qui pratique un acte soit médecin, pas un « cosmétologue » ou un « spécialiste de l'esthétique ». Pour s'en assurer, il est possible de vérifier son inscription sur le site de l'Ordre des médecins.
Le Cercle des bonnes pratiques en médecine esthétique travaille sur plusieurs fronts :
- Création d'un label pour faciliter la tâche des patients
- Mise en place d'un réseau de prise en charge spécifique des urgences vasculaires liées aux injectables
- Renforcement des actions de sensibilisation auprès du public
« Aux patients, je leur dis : à partir du moment où l'acte ne se déroule pas dans un cabinet médical fixe, fuyez. Vous êtes en danger », martèle le médecin.
Un appel urgent à l'action des pouvoirs publics
Le Dr Devoir exprime son inquiétude face à l'inaction des autorités : « C'est triste d'attendre la mort d'une femme de 38 ans pour que l'Etat réalise les dangers de laisser des personnes non-médecins pratiquer ces actes. Actuellement, ce n'est même pas qu'il y a un manque de contrôle, il n'y en a tout simplement aucun ».
La médecine esthétique, souvent décriée comme superficielle, fait pourtant partie intégrante de la santé de la population. Il est donc nécessaire qu'elle soit prise au sérieux et bien structurée, avec une chasse aux pratiques illégales et des sanctions sévères de l'Etat. La réponse actuelle n'est pas à la hauteur des enjeux sanitaires.
Les membres du Cercle avaient prévenu le ministère en décembre dernier : « Vous aurez le premier mort avant cet été ». Leur sombre prédiction s'est malheureusement réalisée le 20 mars, mettant en lumière l'urgence d'agir pour prévenir de nouvelles tragédies.



