Anosmie : quand la disparition de l'odorat bouleverse l'existence
Vivre sans odorat représente bien plus qu'une simple privation sensorielle : c'est la perte d'un système d'alerte vital et d'un repère émotionnel fondamental. Lors d'une conférence organisée à Grasse, le neuroscientifique Hirac Gurden a détaillé les mécanismes complexes de ce « mal silencieux » qui affecte près de trois millions de personnes en France.
Un trouble fréquent aux causes multiples
L'anosmie, cette incapacité totale à percevoir les odeurs, peut survenir à différents moments de la vie. Elle peut être présente dès la naissance (forme congénitale) ou apparaître ultérieurement, souvent liée à :
- L'avancée en âge (particulièrement après 65 ans)
- Des infections virales comme la Covid-19
- Une polypose nasale
- Des traitements de chimiothérapie
- Un traumatisme crânien
Hirac Gurden, neuroscientifique au CNRS et auteur de l'ouvrage Sentir, précise : « Le nerf olfactif relie le nez au cerveau. S'il est sectionné, par exemple dans le cas d'un traumatisme crânien, le nez fonctionne, le cerveau aussi, mais la connexion est rompue. » Cette rupture, parfois irréversible, plonge les personnes concernées dans un véritable silence olfactif.
Les répercussions profondes d'un handicap invisible
Pour de nombreux patients, le premier choc survient lors des repas. Sans odorat, les arômes disparaissent complètement, ne laissant que les saveurs basiques (salé, sucré, amer) et les textures. L'acte de manger devient mécanique, souvent décrit comme « fade comme du carton », entraînant une perte d'appétit, des risques de dénutrition et une désocialisation progressive.
Mais les conséquences dépassent largement la sphère alimentaire :
- Sécurité compromise : impossibilité de détecter une fuite de gaz, un départ de feu ou des aliments avariés
- Vie affective affectée : le cerveau olfactif étant connecté aux zones de mémoire et d'émotions, la perte d'odorat entraîne souvent un sentiment de déréalisation
- Isolement psychologique : beaucoup évoquent un véritable deuil lorsqu'ils réalisent qu'ils ne sentiront plus jamais l'odeur d'un proche
La double peine : incompréhension et errance médicale
À ces difficultés s'ajoute fréquemment l'incompréhension de l'entourage, qui tend à minimiser ce handicap invisible. « Ça aurait pu être pire, tu aurais pu être aveugle » : ce type de remarque renforce l'isolement des personnes anosmiques et peut favoriser l'apparition de troubles dépressifs.
L'errance médicale constitue un autre obstacle majeur. Le trouble reste méconnu, parfois même par certains professionnels de santé qui se concentrent sur des séquelles plus visibles sans mesurer l'impact émotionnel et cognitif de la perte d'odorat.
Réapprendre à sentir : les espoirs de la rééducation olfactive
Face à ce handicap, il n'existe ni opération miracle ni médicament spécifique. L'espoir repose principalement sur la neurogenèse olfactive, capacité du corps à renouveler une partie de ses neurones olfactifs tout au long de la vie.
Le protocole de référence utilise quatre huiles essentielles :
- Citron
- Clou de girofle
- Eucalyptus
- Géranium rosat
À sentir matin et soir, à jeun, pendant trois mois, d'abord à l'aveugle puis en lisant le nom pour raviver la mémoire. Environ 80% des personnes assidues récupèrent partiellement leur odorat grâce à cette méthode.
Lorsque la récupération complète s'avère impossible, d'autres voies sensorielles peuvent prendre le relais. Le nerf trijumeau, sensible aux sensations de piquant, de chaleur ou de fraîcheur, associé à des astuces culinaires (textures contrastées, épices, herbes aromatiques), permet de retrouver un certain plaisir gustatif.
Liens méconnus avec les maladies chroniques
La recherche scientifique révèle des connexions inattendues entre l'odorat et certaines pathologies. Des études récentes ont mis en évidence un circuit nerveux reliant le système olfactif au pancréas, capable d'influencer la sécrétion d'insuline.
Les personnes obèses ou atteintes de diabète de type 2 seraient ainsi plus vulnérables aux troubles de l'odorat. Quant à la dépression, elle altère souvent la perception des odeurs, créant un cercle vicieux où les troubles sensoriels nourrissent les symptômes psychiques.
Face à ces découvertes, Hirac Gurden, également référent de l'association Anosmie.org (seule structure française dédiée aux patients anosmiques), appelle à une prise en charge globale de l'olfaction, intégrant à la fois les dimensions médicales, psychologiques et sociales de ce handicap encore trop souvent banalisé.



