Alors que les plages commencent à être bondées, une tout autre affluence s’observe dans les cabinets d’ophtalmologie azuréens. Avec le retour des fortes chaleurs, l’Hôpital Lenval de Nice enregistre son pic d’activité pour une pathologie qui frappe essentiellement les plus jeunes : la kératoconjonctivite vernale (KCV). Pour faire face à cette problématique majeure de santé publique locale, le Dr Ryad Adrar, ophtalmologue à Lenval, gère une consultation dédiée.
Une allergie amplifiée par le climat méditerranéen
« La Côte d’Azur figure parmi les régions les plus touchées en Europe ! Nous suivons ainsi près de 500 jeunes patients pour KCV, ce qui représente quelques milliers de consultations par an », précise-t-il, insistant sur l’importance d’une prise en charge précoce. La KCV est une allergie oculaire chronique. Sa particularité réside dans une double atteinte : elle enflamme à la fois la conjonctive - la muqueuse qui tapisse l’intérieur des paupières - et la cornée, cette « vitre » de l’œil indispensable à la vision. C’est ce qui la différencie d’une conjonctivite simple, généralement limitée à la conjonctive et beaucoup moins invalidante.
Étonnamment, la cause réelle de cette maladie reste encore méconnue. « Un terrain allergique classique (pollens, poussière, acariens...) n’est identifié que dans la moitié des cas. L’autre piste, de plus en plus évoquée, est environnementale : les crises sont étroitement liées à l’exposition solaire et aux UV. C’est ce qui explique leur caractère saisonnier, avec un pic d’activité entre mars et octobre, même si certaines formes persistent toute l’année sous le soleil de la Côte d’Azur. »
Des signes évocateurs
La KCV se manifeste par des symptômes particulièrement intenses et touche majoritairement les deux yeux (elle est bilatérale). Le signe le plus courant est le besoin fréquent de se frotter les yeux à cause de démangeaisons persistantes. « À cela s’ajoutent une rougeur oculaire, des sécrétions plus épaisses et, pour plus de la moitié des enfants, une forte sensibilité à la lumière, signe d’une atteinte plus profonde de l’œil. Lorsque ces symptômes apparaissent, il faut consulter un ophtalmologiste sans tarder. »
Un diagnostic précoce pour éviter les complications
Un conseil précieux, alors que de nombreuses familles subissent une « errance diagnostique ». « Ce retard de prise en charge présente un double risque pour la vision de l’enfant. D’une part, la maladie elle-même peut endommager l’œil : une cornée mal soignée ou soumise à des frottements trop fréquents peut subir des dommages irréversibles, allant de l’ulcère à une déformation sévère appelée kératocône. D’autre part, le danger provient parfois des traitements eux-mêmes lorsqu’ils sont mal encadrés. »
Le Dr Ryad Adrar insiste sur ce point : « L’utilisation de doses de corticoïdes en collyre trop élevées peut entraîner des complications graves comme un glaucome — une augmentation de la pression interne de l’œil qui peut endommager le nerf optique — ou une cataracte (opacification du cristallin) entraînant une baisse de la vue. Dans certains cas, cela peut même conduire à un abcès de la cornée, une infection de la surface de l’œil pouvant menacer la vision. »
Une stratégie thérapeutique graduée
Le traitement de la KCV s’organise par paliers. « Avant toute chose, il convient de prendre les mesures nécessaires pour éviter le déclenchement des crises. Si un ou plusieurs allergènes sont identifiés, l’éviction de ces derniers est primordiale, et un programme de désensibilisation pourra être mis en place en étroite collaboration avec un allergologue ou un pneumo-pédiatre. »
Pour tous les enfants quel que soit le degré de sévérité, la prévention est stricte : le port d’une casquette et de lunettes très couvrantes est obligatoire, tout comme l’évitement du soleil aux heures les plus chaudes. « L’hydratation pluriquotidienne avec des larmes artificielles (agents mouillants) est également indispensable pour “laver” l’œil et soulager la surface oculaire. »
Quand l’inflammation s’installe, l’ophtalmologue prescrit d’abord des collyres antihistaminiques. En cas de crise aiguë, de brèves cures de corticoïdes en gouttes sont nécessaires pour éteindre l’inflammation. « Toutefois, pour limiter les rechutes et les lourds effets secondaires de la cortisone, on privilégie désormais des traitements de fond administrés au long cours (immunomodulateurs en collyre). »
Enfin, dans les très rares cas où la cornée est gravement attaquée, une chirurgie sous anesthésie générale s’impose. « Elle consiste à gratter la plaque vernale, avec parfois la nécessité de greffer une membrane amniotique pour aider l’œil à cicatriser. »
Vers une résolution naturelle
Bonne nouvelle : l’évolution de la KCV reste le plus souvent favorable. « Dans la majorité des cas, la maladie s’atténue spontanément à l’adolescence ou à l’âge adulte, sans que l’on sache précisément pourquoi. En attendant cette évolution naturelle, la prise en charge repose sur la prévention, des traitements ciblés et un suivi régulier. »
Un territoire sous haute surveillance
Avec ses 2 700 heures d’ensoleillement annuel et ses indices UV records, la Côte d’Azur est un terrain particulièrement propice à la KCV. Le climat local semble agir comme un véritable catalyseur des poussées inflammatoires. « Cette vigilance s’étend d’ailleurs jusqu’à l’hiver : la forte réverbération sur la neige lors des séjours au ski peut déclencher des crises chez les enfants les plus sensibles. »
Pour répondre à cette demande croissante, une consultation dédiée à la KCV est également organisée par le Dr Valérie Elmaleh, exerçant entre Beausoleil, le CHU Pasteur 2 et le CHPG de Monaco.



