Une scène, rapportée par le père de l’un de ses anciens petits patients, résume assez bien le médecin qu’était Aldo Naouri, décédé à l’âge de 88 ans. Elle se déroule dans le cabinet où le pédiatre a exercé durant près de quarante années, rue Campo-Formio, dans le 13e arrondissement de Paris. Une famille arrive en consultation. La mère, l’enfant et le pédiatre s’assoient sans hésitation tandis que le père, le nombre de sièges étant insuffisant, est relégué, debout, dans le fond de la pièce.
Aussitôt le médecin se lève, et cède silencieusement son propre fauteuil au père. En un geste, Aldo Naouri souligne l’incongruité de la situation – le gamin assis, faisant couple avec sa propre mère, et le père, tel un intrus, contraint de rester debout. Sans avoir prononcé une parole, il redonne à cet homme la place, symbolique, qu’il avait perdue. Et le restaure au cœur de l’économie affective de cette petite famille.
Un pédiatre pas comme les autres
On le prenait à tort pour un « psy », malentendu qui ne lui déplaisait pas. Aldo Naouri n’était pourtant officiellement « que » pédiatre. Mais un pédiatre prêtant une oreille attentive, une attention quasi extralucide à tout ce qui se dit, à tout ce qui se trame autour de l’enfant. Un pédiatre convaincu qu’une famille, quelle qu’en soit la composition, le destin, les épreuves, ne fonctionne qu’à condition que chacun, y compris les absents, occupe au moins symboliquement la place qui lui revient.
Lui-même fut ce qu’il appelait en riant un « fils posthume », né dernier d’une fratrie de dix enfants, deux mois après le décès de son propre père. Sauf que ce père qu’il n’avait pas connu était tout de même là, inlassablement raconté, convoqué par sa veuve, transmis, y compris dans ses défauts et ses insuffisances, à ses enfants : un père mort, mais omniprésent.
Une vision de la famille à contre-courant
Cette vision de la famille comme un petit théâtre dont il convient de respecter les rôles, Aldo Naouri tente, dès le début des années 1980, de la défendre à rebours de la doxa ambiante. Ses premiers livres, l’Enfant porté (1982), Une place pour le père (1985), prêchent, déjà, pour une inversion des valeurs de l’époque. Le renversement ontologique initié par Mai 68 et le dévoiement des enseignements de la psychanalyste Françoise Dolto, ont, selon lui, transformé les enfants en objets d’attention constante et en petits rois malheureux de familles qui vont mal.
Il faut, cherche à convaincre Aldo Naouri, replacer le père, la mère, au sommet de la pyramide familiale, les restaurer dans une verticalité, une autorité indispensable à l’équilibre des générations. Ses ouvrages s’arrachent en librairie. Son cabinet ne désemplit pas, pris d’assaut par des parents qui le consultent, les années passant, moins pour les maux du corps que pour des désordres éducatifs auxquels plus personne, hormis lui, ne semble avoir de solutions.
Un homme de polémiques
On le prend à tort pour un magicien, un oracle dont les médias guettent les prophéties décomplexées et la parole anticonformiste. Fermant son cabinet en 2002, il va toujours plus loin, prêche la frustration des enfants comme moteur central de l’éducation (Éduquer ses enfants, 2008, vendu à plus de 100 000 exemplaires), dénonce le « matriarcat dégoulinant d’amour » (Les belles-mères, les beaux-pères, leurs brus et leurs gendres, 2011), se mêle un peu de tout (Les couples et leur argent, 2005) et déclenche, immanquablement, d’épuisantes polémiques.
Dans le magazine Elle, en 2013, il raconte sans ambages avoir conseillé à un père, sexuellement frustré après la naissance de son enfant, de « violer » son épouse : malgré les explications du pédiatre, qui assure que ses propos n’étaient évidemment que d’ordre symbolique, l’interview fait scandale.
Une enfance marquée par le deuil et la pauvreté
La même année, son autobiographie, écrite avec l’aide de la journaliste Emilie Lanez, éclaire pourtant d’un jour nouveau l’assurance parfois maladroite et la personnalité volontiers écrasante du médiatique pédiatre. Dans Prendre la vie à pleines mains, Aldo Naouri lève le voile sur une enfance marquée par le deuil, l’exil et la très grande pauvreté.
La fratrie vit, en Libye puis en Algérie, dans un dénuement absolu. Mais la mère, héroïque, croit obstinément en l’avenir et met tous ses espoirs dans le petit Aldo, le dernier des dix. Elle est illettrée, mais Aldo sait lire, et comme le fit Albert Camus avec sa propre mère, il lui traduit inlassablement le monde, les mots devenant déjà, pour l’enfant, synonymes de survie.
La promesse de l’aube
Et si la famille est une affaire de rôles, alors celui d’Aldo est clair, défini dès son plus jeune âge : il est celui qui les sauvera de la misère, celui dont le travail des aînés financera les études, celui qui, devenu médecin, remboursera ce qu’il doit aux siens et les installera en France. C’est sa « promesse de l’aube » à lui. Sa dette, aussi, dont il explorera les ressorts et lèvera les entraves en suivant une psychanalyse durant sept années. Il ne cessera plus, avec autodérision, de parler de son « psy », devenu, finalement, un ami.
Comment, investi d’une telle mission originelle, libéré par un long travail psychanalytique et fort d’un destin aussi cohérent, résister à cette parole que les médias lui ont si souvent offerte ? Aldo Naouri l’a prise, courageusement, maladroitement, mais sans jamais tirer aucune gloire, aucun parti de l’accomplissement évident de ses propres enfants, la romancière Agnès Desarthe, la metteuse en scène Elsa Rooke et le chanteur lyrique Laurent Naouri.
Le deuil d’un amour
En 2012, au décès de son épouse, après cinquante années de vie commune, il choisit en revanche de ne rien dissimuler de sa profonde mélancolie. Dans l’appartement du 13e arrondissement qu’il habite depuis 1965, les colères vibrantes et les rires tonitruants du médecin cèdent brusquement la place, à la surprise de tous ses visiteurs, au silence. Aldo, inconsolable, pleure volontiers devant les amis et les journalistes, se reprochant de ne pas avoir décelé plus tôt la maladie de sa femme tant aimée, vivant le deuil comme un ultime exil dont, lui qui semblait tout savoir, ignore absolument comment revenir.
Il devient intarissable sur le couple qu’il a formé avec Jeanne, sur la place qu’il ne lui a sans doute pas suffisamment accordée, sur leur amour enfin, que n’ont pas entamé les épreuves. Au crépuscule de sa vie, le grand Aldo Naouri ne sait plus comment vivre ce mantra jadis inlassablement entonné par sa propre mère : « Elli fat mat » – « le passé est mort ». Dans les colonnes du Point, en 2023, constatant les effets toujours plus délétères du syndrome de l’enfant roi et réaffirmant ses convictions éducatives à contre-courant, il renonçait, aussi, à sa statue de commandeur. Et ne cachant rien de son chagrin, à la question « Où vous sentez-vous chez vous ? », répondait humblement ceci : « Nulle part. Même ici, je suis chez Jeanne, mon épouse disparue. »



