Violences sexuelles dans les écoles lasalliennes : des décennies de silence brisées
Trois anciens élèves, scolarisés entre 1962 et 1981 dans deux établissements catholiques des Lasalliens en région parisienne, ont témoigné auprès de l'AFP de violences sexuelles prescrites commises par des religieux. Leurs récits décrivent un système de « terreur » mêlant châtiments corporels et abus sexuels.
Un collectif recense 165 victimes depuis les années 1950
Un collectif d'anciens élèves affirme dénombrer aujourd'hui « 25 victimes de générations différentes » entre 1960 et 1995 dans les établissements de Rueil-Malmaison (Hauts-de-Seine) et Saint-Germain-en-Laye (Yvelines), gérés par les Frères des écoles chrétiennes. Plus largement, le collectif a recensé 165 victimes depuis les années 1950 dans 46 établissements sur les 150 que dirige cette congrégation fondée par Jean-Baptiste de La Salle.
Le collectif dénonce dans ces deux établissements franciliens des « châtiments corporels » et la présence de « supers-prédateurs » - frères de la congrégation ou prêtres. Il procède à des signalements à la justice concernant les agresseurs encore vivants.
Témoignages glaçants d'anciens élèves
Bérangère*, aujourd'hui âgée de 58 ans, raconte avoir été victime du frère A. à l'âge de 11 ans en 1980 à Saint-Germain-en-Laye. « Les seuls cris d'alerte que je pouvais donner, c'est que j'étais malade à l'école, je vomissais », se souvient-elle, décrivant cette réaction physique comme une « parade » pour que sa mère vienne la chercher.
Pendant longtemps, elle ne se rappellera que d'attouchements, avant que des fragments de mémoire - notamment une « odeur » - ne remontent malgré « le cerveau qui verrouille ». Très marquée par ces événements, elle évoque « 40 ans de toxicomanie » et « deux tentatives de suicide ».
Philippe Chemineau, scolarisé dans le même établissement entre 1969 et 1978, décrit « un climat de terreur » lié aux violences physiques mais aussi aux « attouchements sexuels d'un prêtre » au moment de la confession, qui l'ont « traumatisé à vie ».
« Après des questions à connotations sexuelles, des caresses extrêmement prononcées descendaient vers l'intérieur du pantalon », se souvient-il. « Bien entendu, après, c'était : ça reste entre nous, je te pardonne, c'est un secret entre toi, moi, et Dieu. »
Des violences nocturnes dans les dortoirs
À Rueil-Malmaison, Philippe Carré* raconte comment le frère A.-M., directeur de l'établissement, passait la nuit dans les dortoirs pour « récupérer » des enfants de 11 à 13 ans, « cibles plus faciles ».
« Sous prétexte de nous décontracter pour qu'on puisse mieux s'endormir, il mouillait un peu ses doigts et commençait à faire un massage de la nuque, des trapèzes, et puis ça descendait sur le torse, et ça allait dans le pantalon », relate-t-il. Des agressions sexuelles qu'il qualifie aujourd'hui sans ambages.
La réponse de la congrégation et des autorités
La congrégation indique via son avocat Matthias Pujos que la situation de Bérangère a été évoquée par la Commission Reconnaissance et Réparation (CRR), mais que cette dernière n'a jamais été saisie par la cinquantenaire. Concernant Philippe Chemineau, elle confirme qu'il leur a parlé des violences physiques et psychologiques en septembre 2025, mais indique qu'il n'a pas évoqué les agissements du prêtre.
Le frère A., agresseur de Bérangère décédé en 1995, a été dénoncé par trois autres personnes selon la congrégation. Deux ont été indemnisées pour des faits commis entre 1966 et 1970, pour un total de 95.000 euros.
Concernant le frère A.-M. décédé en 1988, la congrégation révèle que « son témoignage rappelle ceux d'autres élèves qui ont été entendus par la cellule d'écoute » dont quatre ont été indemnisés au total à hauteur de 130.000 euros.
Soixante-dix dossiers déjà indemnisés
La congrégation affirme n'avoir eu aucune remontée avant les dossiers étudiés par sa cellule créée en 2014. Elle précise avoir étendu depuis février la cellule d'écoute aux faits attribués à des laïcs.
Soixante-dix dossiers ont déjà donné lieu à une indemnisation, pour un montant total de près de 2,5 millions d'euros, conformément aux recommandations de la CRR, avec qui la congrégation ne collabore plus depuis mars 2023.
Le collectif dénonce de son côté une clause de « silence » conditionnant l'indemnisation - clause que la congrégation affirme ne viser qu'à interdire la critique du « fonctionnement actuel » et pas à « faire taire les victimes ».
Réactions institutionnelles
Le rectorat de Versailles, qui précise que Saint-Augustin a fait l'objet d'un récent contrôle dont « le rapport est en cours de finalisation », n'a retrouvé dans ses archives « aucun élément relatif à des signalements » sur les faits dénoncés.
Le ministère de l'Éducation a réagi en affirmant : « Lorsqu'ils sont susceptibles de relever d'infractions pénales, notamment de nature criminelle, les faits doivent donner lieu à toutes les suites judiciaires appropriées. S'ils sont prescrits, ils doivent être entendus avec la plus grande attention. »
Contactés, les établissements concernés n'ont pas donné suite aux sollicitations de l'AFP.
*Ces personnes ont requis l'anonymat ou une modification de leur nom.



