L'étiquette 'native informant', une arme rhétorique dans les débats sur l'islam
L'expression 'native informant' a refait surface il y a quelques années, lorsque Leïla Slimani, lauréate du prix Goncourt, a publié Sexe et mensonges aux éditions Les Arènes. Cette enquête sur la vie sexuelle des femmes au Maroc, en mettant en cause les tabous d'une société, a valu à la romancière d'être qualifiée de 'native informant' par le collectif des Indigènes de la République. Mais de quoi s'agit-il exactement ?
Une expression péjorative aux racines postcoloniales
Littéralement, 'native informant' signifie 'informateur indigène'. Dans un usage postcolonial, cette expression s'est imposée comme l'équivalent anglo-saxon de formules telles qu''arabe de service' ou 'nègre de maison'. La charge est péjorative, voire raciste dans certains cas. Elle sert à disqualifier celui ou celle qui critique sa culture d'origine, non pas dans une perspective d'émancipation ou d'exercice du libre arbitre, mais pour complaire aux 'maîtres', c'est-à-dire les Blancs, les Occidentaux, les anciens colonialistes, ou l'extrême droite.
À cette accusation s'ajoute souvent une explication psychologisante. L'intéressé agirait par compensation, sur fond de faille intime, de traumatisme familial ou d'humiliation ancienne. En somme, en plus d'être un idiot utile, il devrait s'allonger sur un divan pour une analyse psychanalytique.
Un outil commode pour discréditer les critiques
Kamel Daoud, par exemple, a été affublé de ce vocable, comme bien d'autres personnalités d'origine arabe, africaine ou de confession musulmane. Leur tort aggravant serait d'afficher un attachement à la France et une adhésion aux principes des Lumières. De la même manière que certains antisémites ont longtemps brandi l'antisionisme comme paravent à leur détestation des juifs, des islamistes, des identitaires indigénistes, des communautaristes primaires et des gauchistes tiers-mondistes ont trouvé, avec 'native informant', un outil commode.
En outre, ce terme a l'avantage de sonner comme un concept tiré de l'ethnologie, ce qui lui confère une respectabilité trompeuse. Historiquement, il désignait, en période de colonisation, les intermédiaires autochtones qui facilitaient le contact avec les populations locales.
Une récente utilisation dans les médias français
C'est ainsi que le 1er mars, dans l'émission Questions d'islam sur France Culture, l'expression a resurgi dans la bouche de Shathil Nawaf Taqa. Elle visait, selon toute vraisemblance, Ferghane Azihari, auteur d'un essai intitulé L'islam contre la modernité publié aux éditions La Cité. Le nom du penseur libéral, d'origine comorienne, n'a pas été prononcé à l'antenne, mais les éléments cités lors de l'échange ne laissent guère de doute sur son identité, bien connue des lecteurs du Point.
Shathil Nawaf Taqa explique à son sujet qu''il utilise son background culturel pour tenter de neutraliser la critique qui va arriver. Il y a depuis bien longtemps, malheureusement, cette figure du 'native informant'.' Loin de modérer son interlocuteur, Ghaleb Bencheikh, par ailleurs membre du comité des sages pour la laïcité, complète : 'Il y a des précédents dans l'histoire et puis il ne sera pas le dernier, si c'est ce jeune homme dont nous parlons, il y a eu Taslima Nasreen, il y a eu Ayaan Hirsi Ali.'
Les implications pour le débat intellectuel
Ainsi, sur une antenne de service public, il devient possible de qualifier, sans objection, un intellectuel apostat – qui, de surcroît, prend des risques – de 'native informant'. Cette manière de procéder permet de passer à côté de la démarche voltairienne d'Azihari. Réduire sa position à du ressentiment et à l'idée qu'il ferait le jeu de l'extrême droite permet de faire abstraction de son travail de fond.
Ce travail n'est d'ailleurs pas exempt de critiques : notre collègue Samuel Dufay, par exemple, en a discuté les limites et la radicalité des conclusions. Il est sain, pour le débat intellectuel, de confronter l'essayiste à d'autres approches de l'islam et à d'autres lectures du Coran. Sa place aurait d'ailleurs pu être sur le plateau, pour une confrontation argumentée offrant des perspectives divergentes.
L'étiquetage opéré par ces deux spécialistes de l'islam valide finalement l'une des thèses d'Azihari : la difficulté, au sein de l'islam, d'organiser des débats ouverts à la critique religieuse. Ferghane Azihari est noir : une donnée immuable, comme devrait l'être son appartenance originelle à une culture religieuse, mais qui ne devrait pas servir à invalider ses arguments par des attaques ad hominem.



