La disparition d'Ali Khamenei et ses répercussions sur le monde chiite
Le décès d'Ali Khamenei, guide suprême de l'Iran de 1989 à 2026, soulève des questions fondamentales concernant l'avenir du chiisme et de la République islamique. Dominique Avon et Constance Arminjon, directeurs d'études à l'École pratique des hautes études (EPHE), apportent leur éclairage sur cette figure controversée et son héritage.
Une autorité religieuse contestée
Ali Khamenei (1939-2026) appartenait au corps des ayatollahs, bénéficiant ainsi d'une autorité supérieure au sein du clergé chiite. Cependant, ses compétences théologiques et son leadership ont été largement remis en question par ses pairs. Contrairement au Grand Ayatollah Sîstânî, il n'a jamais atteint le statut de marja'-e taqlîd, c'est-à-dire de source d'imitation religieuse suprême.
Sa trajectoire politique exceptionnelle découle d'une conjoncture historique particulière : désigné comme successeur par Rûhollah Khomeiny, sa promotion a été entérinée par l'Assemblée des experts après la mort du fondateur de la République islamique. Avant d'accéder au poste de guide suprême, Khamenei a occupé la présidence de la République iranienne entre 1981 et 1989.
Le poids démographique et géopolitique du chiisme
Les chiites représentent entre 15 et 20% de la population musulmane mondiale. Leur présence est majoritaire en Iran, en Azerbaïdjan, en Irak et au Bahreïn, où ils coexistent avec une dynastie régnante sunnite. Des communautés significatives existent également au Liban, en Syrie, en Arabie saoudite, au Yémen, en Afghanistan, au Pakistan et en Inde.
Historiquement, le chiisme a constitué « le premier mouvement de pensée et d'action qui se soit consciemment uni » lors de la structuration de l'islam. Cette union s'est construite autour d'Alî, cousin et gendre du prophète Muhammad, dont les partisans estimaient qu'il devait diriger la communauté musulmane naissante.
La spécificité du chiisme iranien
Le chiisme pratiqué en Iran est duodécimain, reconnaissant une lignée de douze imams depuis Alî jusqu'à Muhammad Abû Qâsim, dont le retour est attendu à la fin des temps. Cette forme de chiisme a été imposée au XVIe siècle par la dynastie safavide, alors que la population iranienne était majoritairement sunnite.
Au XXe siècle, l'ayatollah Khomeiny a développé la doctrine controversée de la velâyat-e faqîh (autorité du juriste-théologien), institutionnalisée dans la Constitution de 1979. Cette conception révolutionnaire du chiisme, qui attribue au guide suprême des pouvoirs normalement réservés aux imams, a progressivement perdu de son influence au cours des dernières décennies.
Les violences postérieures au décès de Khamenei
Les tensions observées dans plusieurs pays à population chiite après la mort de Khamenei s'inscrivent dans un contexte géopolitique complexe. L'Iran a historiquement cherché à étendre son influence au sein des communautés chiites, notamment à travers le soutien au Hezbollah libanais et aux Houthis yéménites.
La notion de « croissant chiite », évoquée après l'invasion américaine de l'Irak en 2003, illustre cette stratégie d'expansion régionale. Cependant, les récents revers militaires et politiques ont significativement affaibli la position de l'Iran et de ses alliés.
L'affaiblissement de la République islamique et ses conséquences
La République islamique d'Iran connaît un déclin progressif depuis les Printemps arabes. Son soutien au régime syrien de Bachar al-Asad et son intervention au Yémen ont alimenté les tensions avec les monarchies sunnites du Golfe, notamment l'Arabie saoudite.
Les événements récents, incluant les défaites du Hezbollah et la chute du régime syrien, ont considérablement réduit l'influence iranienne dans la région. Ce qui s'affaiblit aujourd'hui est principalement une conception révolutionnaire du chiisme, déjà contestée en interne et ayant largement épuisé ses effets avant la mort de Khamenei.
La sécularisation de la société iranienne
La société iranienne manifeste depuis plusieurs décennies une prise de distance croissante vis-à-vis des normes religieuses imposées par le régime. Cette sécularisation se traduit par des comportements quotidiens de résistance : non-respect du jeûne du Ramadan, consommation d'alcool, refus des règles de non-mixité.
Malgré les efforts du régime pour imposer une éducation islamique et malgré l'action de la Gasht-e ershâd (police de la moralité), deux générations après la révolution, de nombreux Iraniens rejettent activement les prescriptions religieuses dans les domaines des rites comme des mœurs.
La question du « terrorisme chiite »
L'expression « terrorisme chiite » est problématique selon les chercheurs, car elle occulte souvent les réalités géopolitiques et les intérêts financiers sous-jacents. Les services iraniens ont certes démontré leur capacité à utiliser divers moyens de pression contre les puissances considérées comme ennemies, mais cette réalité s'inscrit dans un contexte international complexe où cynisme et hypocrisie sont fréquents.
La mort d'Ali Khamenei marque ainsi un tournant potentiel pour l'Iran et le chiisme politique, alors que la société iranienne évolue vers une forme de sécularisation et que l'influence régionale de la République islamique connaît un déclin significatif.



