Le Dernier Conclave révélé : les coulisses de l'élection du premier pape américain
Les secrets du conclave qui a élu Léon XIV, premier pape américain

Le Dernier Conclave révélé : les coulisses de l'élection du premier pape américain

Un couple de journalistes spécialisés, parmi les observateurs les mieux informés du Vatican, lève le voile sur l'un des processus les plus secrets au monde. L'Irlandais Gerard O'Connell, collaborateur de la revue jésuite America Magazine, et l'Argentine Elisabetta Piqué, correspondante du quotidien La Nacion, publient Le Dernier Conclave. Cet ouvrage ultra-documenté dévoile les circonstances entourant la mort du pape François, dont ils étaient proches, et révèle les mécanismes ayant conduit à l'élection historique de Léon XIV, premier pontife américain.

Un conclave d'une internationalisation inédite

Dans un entretien exclusif, les auteurs analysent les transformations profondes de l'Église catholique. "Plus de 70 % des catholiques dans le monde vivent aujourd'hui dans ce qu'on nomme le 'Sud global'", rappellent-ils. Pourtant, lors du dernier conclave, sur 133 électeurs, 52 étaient encore européens. Ils précisent cependant que le pape François a opéré une ouverture sans précédent : à sa mort, on comptait 252 cardinaux issus de 96 pays. Le conclave a réuni 133 cardinaux de moins de 80 ans provenant de 70 nations, devenant ainsi le plus international de l'histoire. "La langue principale était l'anglais, suivie de l'espagnol et du français. L'italien était loin derrière. Les cardinaux ont dû porter des badges nominatifs et faire appel à des interprètes", expliquent-ils.

La déroute du favori italien et l'ascension de l'Américain

Le cardinal italien Pietro Parolin, numéro deux sous François, était le grand favori de la presse. Son échec s'explique par plusieurs facteurs. "Sur les 133 électeurs, 92 avaient été responsables d'un diocèse. Parolin n'a travaillé que deux ans en paroisse. Il était vu comme un diplomate, non un pasteur, ce qui était le premier critère", analysent O'Connell et Piqué. Son rôle dans l'accord Vatican-Chine sur la nomination des évêques lui a aussi aliéné de nombreux cardinaux d'Amérique, d'Asie et d'Europe de l'Est. François avait par ailleurs réduit le poids des Italiens, passant de 28 cardinaux en 2013 à 18 à sa mort.

Robert Francis Prevost, devenu Léon XIV, s'est imposé comme "le moins américain des Américains". Missionnaire au Pérou dès son jeune âge, il n'a jamais fait partie de la Conférence épiscopale des États-Unis. Remarqué par François, il a été placé à la tête du Dicastère pour les évêques puis créé cardinal. "En février 2025, François, déjà en très mauvaise santé, l'a élevé au rang de cardinal-évêque, le plus haut ordre, comptant seulement 12 membres. Pour les initiés, c'était un signal", révèlent les auteurs. François a aussi empêché Parolin de devenir doyen du collège des cardinaux, une position qui avait favorisé l'élection de Benoît XVI en 2005.

Rapport de force et continuité doctrinale

L'élection s'est déroulée dans un contexte de polarisation entre conservateurs et réformistes. "L'opposition au pape François était très bruyante, disposait de beaucoup d'argent, particulièrement en Amérique du Nord, et avait des mégaphones, mais elle ne disposait pas du nombre suffisant au sein du collège des cardinaux", soulignent les journalistes. Le cardinal hongrois Peter Erdö, chef de file conservateur, n'a pas dépassé 30 voix, loin des 89 nécessaires. Les conservateurs avaient publié un "Cardinal report" sur quarante candidats, mais ne disposaient d'aucune information sur Prevost, qui "ne parlait pas beaucoup".

Après près d'un an de pontificat, Léon XIV se situe dans la continuité de son prédécesseur. "Il n'est bien sûr pas une photocopie de François. Chaque pape a sa propre personnalité", notent les auteurs. Plus timide et moins extraverti, il a pourtant poursuivi la ligne d'une Église ouverte et inclusive. "Il s'est positionné de manière évidente contre Donald Trump, le critiquant sur sa politique migratoire et étrangère. Dans la forme, il est donc très différent de François, mais sur le fond, il suit la même voie".

Un défi moral pour l'administration Trump

Le pape américain représente un défi particulier pour une administration comptant des catholiques convertis comme J.D. Vance et Marco Rubio. "Avec François, ils pouvaient dire que ce pape sud-américain ne comprenait pas les États-Unis. Mais ce n'est plus possible avec Léon XIV, qui maîtrise l'argot américain", expliquent O'Connell et Piqué. Le pontife a critiqué les expulsions d'immigrés et plaidé pour le multilatéralisme. Avant son élection, il avait déjà défié J.D. Vance sur les réseaux sociaux concernant l'interprétation de la doctrine catholique sur l'immigration. "Léon XIV représente peut-être le plus grand défi pour Trump en termes d'autorité morale", estiment les auteurs.

La place de la France et l'avenir de l'Église

Le livre révèle que le cardinal français Jean-Marc Aveline est arrivé en troisième position lors des votes. "C'était un candidat très solide. Il rappelait Jean XXIII à beaucoup de personnes", mais sa maîtrise limitée de l'italien a constitué un handicap. Concernant l'avenir, si l'Église connaît sa plus forte croissance en Afrique, seuls 17 électeurs venaient de ce continent au dernier conclave. "Un cardinal africain nous avait confié qu'il faudrait attendre cent ans avant qu'un pape vienne d'Afrique, l'Église africaine étant encore trop jeune", rapportent les journalistes. Léon XIV, qui connaît bien le continent, devrait lui donner plus de visibilité.

Relations complexes avec la Chine et la Russie

La Chine reste un sujet épineux pour le Vatican. "Un jésuite chinois nous a confié que la Chine avait toujours craint deux choses : la guerre et la religion", révèlent les auteurs. Sous Xi Jinping, la répression religieuse s'est accentuée, mais Pékin reconnaît le Vatican comme une puissance morale. Le dialogue se poursuit lentement, avec l'espoir d'une visite historique du pape en Chine. Concernant la Russie, des frictions persistent, notamment sur la question ukrainienne. "Le Vatican estime qu'une paix juste est nécessaire en Ukraine, dans le respect de la souveraineté territoriale. Ce qui, du point de vue de Moscou, est considéré comme une position pro-ukrainienne".

Enfin, les auteurs dévoilent un aspect plus personnel du pontife : "Léon XIV, passionné de tennis, se rend chaque mardi à Castel Gandolfo pour jouer ou nager. C'est un pape qui se soucie de son physique comme de sa santé mentale". Une révélation qui humanise le souverain pontife tout en confirmant le caractère exhaustif de cette enquête sur les coulisses du pouvoir vatican.